Situation en RDC, Katumbi et TP Mazembé : interview sans concession de Cécile Kyenge

Pour la députée européenne par ailleurs ex-ministre italienne de l’intégration, l’Etat de droit en RDC n’est pas respecté. Preuve en est, le harcèlement dont sont victimes les opposants de tous bords. Interview exclusive pour Afrik.com.

Afrik.com : Vous avez condamné l’attitude des Pouvoirs publics en RDC qui ont empêché, le 2 décembre dernier, la tenue d’un échange entre les supporters du TP Mazembe et leur Président, Moise Katumbi. Pourquoi une telle prise de position de votre part ?

Cécile Kyenge : En refusant l’accès des supporters dans l’enceinte du stade du TP Mazembe pour assister à l’entraînement de leur équipe favorite, pire en les dispersant par des gaz lacrymogènes, les forces de l’ordre congolaises ont commis plusieurs violations. La première est celle d’avoir violé une propriété privée – car le stade de cette équipe n’appartient pas à l’Etat congolais, mais à Monsieur Katumbi ; plus grave, en utilisant la force de manière disproportionnée, la police nationale congolaise a enfreint des droits fondamentaux tels que la liberté d’expression ou encore le droit des supporters du TP Mazembe – qui sont des citoyens congolais – de se réunir pour manifester leur joie auprès des joueurs du club dans un contexte purement sportif et d’échanger avec le président du club. Il ne s’agissait pas d’une manifestation politique. Il est tout aussi incroyable que les policiers aient empêché les joueurs et Monsieur Katumbi d’accéder au stade. En agissant de cette façon, l’Etat congolais donne clairement l’impression de vouloir tout contrôler, et ce de manière indiscriminée. Qu’est-ce qui justifie le recours à des gaz lacrymogènes contre des supporters qui ne demandaient qu’à soutenir les joueurs d’une équipe qui débutait sa phase de préparation en vue du Mondial des clubs ? Dans cette histoire, je ne pense pas que l’Etat congolais en sorte vainqueur, bien au contraire.

Êtes-vous inquiète au sujet de la situation des droits de l’Homme et du respect des libertés fondamentales aujourd’hui en RDC ?

Je suis bien évidemment inquiète de la situation des droits de l’Homme et du respect des libertés fondamentales dans ce pays. Et je ne suis pas la seule. Dans un communiqué de presse conjoint daté du 12 février 2015, la rapporteure spéciale de l’Union Africaine (UA) sur la situation des défenseurs des droits de l’Homme en Afrique, Reine Alapini-Gansou, et le rapporteur spécial sur les prisons et conditions de détention en Afrique, le commissaire Med Kaggwa, avaient déjà fait part de leur grande préoccupation face à la détérioration de la situation des droits de l’homme en République Démocratique du Congo à la suite des manifestations survenues en janvier. Lors de la mission que le groupe des Socialistes et Démocrates européens avait effectuée, en avril dernier, en RDC, nous avions demandé au gouvernement congolais de mener une enquête crédible et transparente sur la découverte des corps retrouvés dans la fosse commune de Maluku, à proximité de Kinshasa. Cette demande a été réitérée par le Parlement européen à travers une résolution adoptée en juillet.

« Ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir jouer dans une compétition officielle qui comprend des équipes comme le Barcelone de Lionel Messi ou un club historique comme le River Plate. J’ai suivi de près le Mondial des clubs en soutenant avec ferveur le TP Mazembe. Je tiens à complimenter le président du club, Moise Katumbi, pour avoir investi autant dans cette équipe qui fait la fierté de la RDC »

Mais depuis, qu’est-ce qui a été fait ? Rien, ou presque. Cette épisode n’est pas un fait isolé. Le dernier rapport publié par Amnesty International, en novembre, fait état de militants et responsables politiques congolais arrêtés et soumis à des détentions prolongées dans l’illégalité la plus totale. Le 28 novembre dernier, douze personnes ont été arrêtées à Goma lors d’une manifestation organisée par la LUCHA. Lors de la dernière Journée internationale des droits de l’Homme célébrée le 10 décembre, Human Rights Watch a dénoncé ces arrestations arbitraires, demandant la libération de toutes les personnes détenues pour leurs opinions politiques ou pour leur participation à des activités politiques pacifiques. C’est triste à dire, et vous pouvez en imaginer les raisons, mais en RDC, l’Etat de droit n’est pas respecté.

Certains évoquent une volonté de la part du Président Joseph Kabila de rester en fonction au-delà du terme prescrit par la Constitution. Compte tenu du contexte actuel, pensez-vous que l’élection présidentielle pourra se tenir, comme prévu, fin 2016 ?

En janvier 2015, le Président Kabila s’était publiquement engagé à faire respecter le calendrier électoral et la Constitution, qui interdit sa candidature aux élections présidentielles pour briguer un troisième mandat. Le groupe des Socialistes et Démocrates européens et moi-même demandons à ce que ces engagements soient respectés. Par ailleurs, la Communauté internationale, y compris le Parlement européen, s’est exprimée à maintes reprises sur la nécessité de soumettre un agenda électoral en ligne avec ce qui était prévu et de ne pas violer la Constitution.

Le TP Mazembé dispute actuellement la Coupe du monde des clubs au Japon. Avez-vous un mot d’encouragement à adresser aux joueurs ?

Nous savons que les conditions dans lesquelles les joueurs du TP Mazembe ont préparé ce Mondial des clubs n’ont pas été optimales. Dans toute manifestation sportive, il y a des vainqueurs et des perdants, l’important c’est que la valeur du sport et du jeu soit respecté. Le simple fait que le TP Mazembe ait réussi à participer à une compétition aussi prestigieuse mériterait un remerciement chaleureux à tous les joueurs, le staff technique et le président du club. Les Congolais, voire les Africains, devraient être fiers de cette équipe, car c’est la deuxième fois qu’elle réussit à participer à ce Mondial. Ce n’est pas donné à tout le monde de pouvoir jouer dans une compétition officielle qui comprend des équipes comme le Barcelone de Lionel Messi ou un club historique comme le River Plate. J’ai suivi de près le Mondial des clubs en soutenant avec ferveur le TP Mazembe. Je tiens à complimenter le président du club, Moise Katumbi, pour avoir investi autant dans cette équipe qui fait la fierté de la RDC.