Simão Souindoula : Haïti a envoyé des techniciens au Congo à l’époque Lumumba

La Journée Internationale de l’Abolition de la Traite Négrière, célébrée le 23 août a été instituée en 1997 par l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (UNESCO). L’historien et spécialiste de l’UNESCO Simão Souindoula, qui a donné une conférence à Luanda à l’Union des Écrivains Angolais sur la présence des Angolais au Pérou, a évoqué avec le Jornal de Angola les avantages du débat sur la question, car la présence des africains dans les Amériques est déjà dans le domaine public.

Jornal de Angola – Pourquoi les pays africains doivent accorder de l’importance à la présence des afrodescendants  dans les sociétés de l’Amérique Latine?

Simão Souindoula – Aborder ces questions est fondamental pour des raisons stratégiques d’une part, et d’autre part, car il s’agirait ainsi de consolider la coopération avec ces pays, y compris les États-Unis, car parmi les premiers habitants qui y sont arrivé, il y avait des africains. Parler de cela est également pertinent, car beaucoup d’afrodescendants veulent connaître leurs origines, et à mon avis, c’est une bonne chose qu’elles soient définies.

Je pense que l’élaboration d’une nouvelle histoire pour nos frères qui sont dans les Amériques et les Caraïbes est nécessaire, de même que l’établissement d’une coopération plus forte entre les États, en donnant la priorité aux afrodescendants, en raison de l’exclusion à laquelle beaucoup d’entre eux font face.

Il y a un manque d’emplois de techniciens qualifiés et on peut recruter ces cadres pour développer l’Afrique. Par exemple, Haïti a envoyé des techniciens au Congo à l’époque de Lumumba, ce que beaucoup de gens ne savent pas. Donc, l’objectif de ces approches est axé sur la coopération orientée pour tirer profit de cerveaux dont les origines sont africaines.

JA – En plus de ce que vous avez déjà dit, y a-t-il encore des questions à discuter au sujet de la traite négrière?

SS – Quelqu’un doit payer moralement pour la traite négrière. Ce débat n’est pas encore apparu aux Nations Unies, mais je crois qu’un jour, cette discussion devra avoir lieu au niveau international de manière plus substantielle.
Il est important de mettre en évidence que la traite négrière avait plusieurs routes, en plus des plus connues. Il y avait la route brésilienne, l’argentine, la vénézuélienne, la cubaine, la nord-américaine, la péruvienne et tant d’autres.

JA – Quelles furent les conséquences pour les esclaves et leurs descendants?

SS – Au Pérou, entre 1532 et 1628, 40 millions d’amérindiens sont morts. Le repeuplement fut assuré par un contingent de noirs créoles et de noirs venant directement d’Afrique, dont l’Angola. Cette population d’origine angolaise a eu une participation active dans le métissage avec les indiens et les espagnols, car il n y avait pas beaucoup de femmes africaines, les esclaves se sont accouplés donnant naissance aux métisses. C’est pourquoi l’esclavage n’avait pas d’avenir, car on ne savait pas avec certitude qui étaient des esclaves et qui étaient des hommes libres.

JA – La culture africaine reste-t-elle visible ans les Amériques, ou s’est-elle déjà diluée à cause de l’acculturation?

SS – On retrouve dans la culture sud-américaine comme celle du Pérou des éléments anthropologiques d’Angola, comme c’est le cas au Brésil. On peut trouver cette présence dans les vestiges de la congrégation des « Congos », dont le siège se trouve sur le plateau de San Francisco de Paula, au Pérou.
En outre, la dévotion religieuse catholique, avec la célèbre présentation de l’esclave angolais Pedro Dalcon, qui a établi en 1951, le Christ noir est une marque authentique de l’Angolanité du Pérou. La présence des Africains commence peu après les premiers signes de baisse démographique des Amérindiens, soit au début du XVIe siècle, comme main-d’œuvre capable de supporter le climat et les travaux pénibles dans le Nouveau Monde.

JA – Quels sont les signes les plus évidents qui confirment actuellement ces événements?

SS – Dans toutes les communautés africaines et afrodescendantes, il y a toujours eu le besoin d’élire un Roi du Congo. Ce principe anthropologique provient de la structure politique et sociale de l’organisation administrative en Afrique. Autrement dit, les esclaves cherchaient à maintenir leurs modèles d’organisation même s’ils se trouvaient à l’extérieur des régions d’origine, du continent africain. Et pas seulement en Amérique Latine, il y avait à la Nouvelle Orléans une Place Congo, et il ya encore un grand musée sur la civilisation indigène des Amériques. Il y avait un Angolais parmi les esclaves, le premier dans le Nouveau Monde, du nom de Juan Gaurid. En Espagne, il y a également eu une reconstitution historique de cette structure politique, cela étant un “atout” pour renforcer la proposition du gouvernement de présenter à l’UNESCO l’ancien Royaume du Congo en tant que patrimoine immatériel de l’humanité.
La gastronomie, la religion, les expressions  “macuco”, “mundongo”, “marimba”, “muana”, “moleque”, qui font partie de la langue véhiculaire des péruviens sont des signes concrets, tout comme l’anthroponomie, la musique et les rites funéraires. Le mot “macuco”, qui en quimbundo signifie réchaud fait partie du lexique péruvien. Le mondongo (plat de tripes), nourriture par excellence des esclaves est aujourd’hui utilisée dans le Nouveau Monde, c’est une spécialité culinaire originaire du Royaume de Ndongo. Malgré une histoire difficile, les esclaves angolais ont réussi à influencer certaines expressions de la culture nationale au Pérou.

JA – Quels aspects ont été soulignés lors de la conférence présentée récemment  à l’Union des Écrivains dans le cadre de la célébration du 23 août, Journée Internationale de l’Abolition de la traite négrière?

SS – Il s’est agi de montrer les caractéristiques culturelles angolaises qui restent présentes dans les pays d’Amérique Latine, notamment au Pérou, et d’alerter sur  la nécessité de développer les coopérations culturelles modernes avec les communautés qui revendiquent leur origine angolaise.

JA – Selon vous quelles sont les sources de recherche probables susceptibles pour l’enrichissement de l’Histoire générale de l’Angola?

SS– L’histoire de l’Angola a cinq siècles oculaires. C’est encore une histoire vierge, avec l’avantage d’être caractérisée par des sources oculaires et non indirectes, parmi lesquelles l’archéologie se distingue.

Le site archéologique de Benfica est l’une des régions, ici même à Luanda constituant un lieu de recherche important sur l’histoire démographique de l’Angola. Dans cet espace, on peut découvrir que les premières communautés côtières travaillaient déjà les métaux, dans ce cas le fer, car il ya des traces non seulement des esclavagistes, mais des métaux et des pièces de céramiques qui constituent des sources historiques oculaires assez importantes qui nous permettent de faire de la reconstitution.

JA – Par coïncidence, sur ce site de Benfica, à beira-mar se trouve le Triangle Touristique Historique-Culturelle   » Kanawa Mussulo « . De quoi s’agit-il?

SS– Avec le projet  » Kanawa Mussulo « , nous  voulons mettre en lumière de nouvelles connaissances sur l’esclavage. Par exemple, le génocide juif est connu au niveau international, et il y a aux États-Unis un grand musée sur ce génocide. Mais dans le monde, il n y a pas de grand musée sur l’esclavage. On peut dire qu’il s’agit du deux poids deux mesures.

Un projet a déjà été présenté il y a 15 ans, par le gouvernement d’Haïti à l’UNESCO, qui a reçu le soutien des pays africains. Je pense que c’est un problème sur le plan historique, car c’est le projet le plus emblématique projet de l’UNESCO, car l’esclavage a existé dans toute l’Afrique, en Amérique, en Europe, en Asie, dans le Pacifique et dans les Indes.

Le triangle touristique historique et culturel de « Mussulo Kanawa « vise essentiellement à organiser le tourisme mémoriel par le biais d’un circuit sur les itinéraires de la traite en Angola depuis les régions de baía de Cabinda, en passant par les zones de Pinda, Benguela Velha (Porto Amboim) et Benguela Nova (Benguela) et les itinéraires du trafic à Luanda, principalement sur la péninsule de Mussulo. Il ne s’agit pas d’un projet touristique banal, mais intelligent.

JA – On sait que le projet a l’intention de proposer à l’UNESCO que la péninsule du Mussolo devienne patrimoine de l’humanité. Pouvez-vous nous en dire plus?

SS – Nous avons la chance d’avoir prêt d’ici trois îles, avec une église construite au 20ième siècle, avant l’abolition de l’esclavage. Je pense qu’il est nécessaire de promouvoir le tourisme mémoriel dans l’île de Mussulo. C’est pour cette raison que le projet  « Kanawa Mussulo » essaie d’inscrire Mussulo à l’UNESCO comme patrimoine de l’humanité.

De cette manière, nous voulons créer un réseau de lieux de mémoire africains, comme Gorée au Sénégal, la vieille ville au Cap-Vert, l’île de Mozambique et de l’archipel de Sao Tomé et Principe.

Dans ce périmètre qui s’étend  du Triangle Touristique, en plus de l’île de Mussulo, il y a l’Église de Cazenga et l’île aux Oiseaux ( Ilha dos Pássaros) , des sites qui ont le potentiel d’attraction pour le tourisme mémoriel qui fait partie de nos préoccupations

JA – Quelles démarches ont déjà été entreprises dans le processus d’inscription du Mussulo au patrimoine de l’humanité?

SS – Le projet  » Kanawa Mussulo  » a déjà mené plusieurs activités avec l’UNESCO et est maintenant un partenaire valable, bénéficiant de l’appui moral et utilisant le logo de l’UNESCO sur ses documents, ce qui, pensons-nous, constitue une base pour l’ensemble du processus qui vise au départ à nous établir une reconnaissance internationale pour pouvoir compter sur l’appui d’institutions similaires jusqu’à ce que nous atteignions l’objectif principal.

JA – Pourquoi le projet  “Kanawa Mussulo » souhaite-il investir dans l’artisanat?

SS – Nous voulons encourager la créativité de l’artisanat, basée sur l’esclavage, puisque ce qui existe est très peu. Nous voyons la nécessité de changer cette réalité qui appauvrit l’artisanat. Nous allons faire que la traite négrière soit une grande source d’inspiration créative, car les touristes veulent toujours avoir des œuvres originales.
Ce défi permettra qu’il y ait une augmentation des recettes provenant du tourisme. Les artisans doivent avoir de nouveaux  enjeux et cela nous permettra de mettre en œuvre l’un de nos objectifs qui vise l’industrialisation de l’artisanat, et nous devons trouver une usine à l’étranger qui produit des pièces artisanales miniatures, ce qui pour nous signifie le développement culturel. Créer un nouveau centre commercial, qui accueille le marché fait également partie de nos intentions, en laissant de côté la vente sur place afin d’éviter une baisse du prix des œuvres. Après l’indépendance, nous avons hérité de l’ex-Diamang une collection d’œuvres d’arts qui ont inondé le marché dans presque tous le pays, en particulier avec le personnage du penseur. C’est pour cette raison que nous pensons qu’il est urgent de diversifier l’artisanat.

JA – Quels personnages ou quelles pièces doivent être davantage explorés par les artisans?

SS – Le chasseur Tchimbinda Ilunga. Contrairement à ce que beaucoup pensent, ce personnage, et non celui du penseur, est davantage connu à l’étranger. Malheureusement, cette pièce aujourd’hui en Europe, précisément à Paris, a déjà  atteint le coût d’un million d’euros. Sur le circuit international, et du point de vue de l’esthétique, c’est le chasseur Tchimbinda Ilunga la pièce la plus coûteuse qui, paradoxalement, ici dans notre pays coûte 1000  kwanzas.

 

 

Francisco Pedro – traduit du Portugais par Guy Everard Mbarga