Sida : les jeunes africaines menacées « d’extinction »

Trois quarts des Africains séropositifs âgés de 15 à 24 ans sont des femmes. Ce chiffre effarant, que vient de publier l’ONUSIDA, explique la préoccupation croissante des organismes internationaux, des gouvernements africains et des militants de la lutte contre le sida face à la ‘féminisation’ de l’incidence du sida en Afrique. Il a également suscité le lancement d’une campagne visant à aider les jeunes femmes africaines à faire face à la maladie.

De notre partenaire Afrique Renouveau

Il est des jours où Mary Mwasi ne sait pas d’où elle puisera la force de se lever. Mais la maladie, la fatigue et le désespoir ne servent ni à nourrir les enfants ni à aller chercher de l’eau ; aussi se lève-t-elle pour entamer une autre matinée sous le soleil du Kenya. “Je dois trouver de la nourriture pour les enfants, jour après jour”, a-t-elle déclaré à un conseiller de l’organisation américaine de bienfaisance World Vision. “La vie est difficile. Sans l’aide d’âmes charitables, nous ne pouvons pas manger.”

A l’instar de bien d’autres habitants de Ghaza, un village situé près de la ville portuaire de Mombasa, Mme Mwasi est porteuse du VIH, le virus qui cause le sida. Au moins un de ses trois enfants est aussi séropositif et les autres sont souvent malades – de la maladie ou de la malnutrition, elle ne peut en être sûre. Il y a deux ans, son mari est parti à la recherche d’un emploi et n’est plus revenu ; elle en est donc réduite à vivre sur les terres de ses beaux-parents – craignant qu’ils découvrent son état et qu’ils la chassent. Ses seuls moyens financiers, elle les tire de quelques poulets, qu’elle garde en réserve pour acheter des médicaments pour les enfants.

Elle sait qu’elle n’a plus d’espoir. Sa préoccupation, ce sont les enfants. “Selon un dicton de chez nous, ‘Lorsque l’eau est renversée, on ne peut plus la ramasser’, a-t-elle dit au conseiller. Je ne pensais pas à autant de choses auparavant, autant de préoccupations. J’essaie de tout remettre à Dieu.”

Les jeunes femmes risquent ‘l’extinction’

Alors que le VIH/sida entre dans sa troisième décennie catastrophique, le sort de Mary Mwasi est devenu tragiquement courant en Afrique de l’Est et en Afrique australe, régions les plus touchées par la pandémie mondiale. L’Afrique subsaharienne, région appauvrie, qui compte 10 % de la population mondiale, abrite deux tiers des séropositifs du globe. Or, ce n’est que récemment que les médecins, les gouvernements et le Programme commun des Nations Unies sur le VIH/sida (ONUSIDA) ont réalisé que le sida a, à l’échelle mondiale, un visage africain, mais aussi qu’il concerne de plus en plus la femme africaine. Face à l’augmentation des taux d’infection, les scientifiques et chercheurs s’emploient à en comprendre les causes et à concevoir de nouvelles politiques.

L’urgence de la situation est évidente. En juillet, l’ONUSIDA a annoncé que les femmes représentaient une part disproportionnée – 57 % – des séropositifs âgés de 15 à 49 ans. Dans le groupe des 15 à 24 ans, elles représentent 75 %, fait remarquer la Directrice adjointe de l’ONUSIDA, Kathleen Cravero. “C’est un chiffre effarant”, a-t-elle déclaré à Afrique Renouveau. “Les jeunes femmes sont en fait pratiquement en train de devenir, sous nos yeux, une espèce menacée d’extinction en Afrique du fait de cette épidémie.” (…)

Parents pauvres des programmes VIH

En janvier 2003, le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a demandé à la Directrice générale du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF), Carol Bellamy, de mettre sur pied une équipe spéciale sur les femmes et le VIH/sida qui serait chargée d’examiner les liens existant entre la propagation de la maladie et la situation socioéconomique des femmes en Afrique australe. Composée de 27 membres, l’équipe comprenait notamment la Ministre namibienne de la santé, Libertina Amathila, le Vice-Président du Malawi, Justin Malewezi, Mme Terezinha da Silva, responsable de l’organisation non gouvernementale mozambicaine Forum Mulher, et la parlementaire sud-africaine Ruth Bengu.

Le rapport de l’équipe spéciale (Facing the Future Together), publié en juillet 2004, examine à la fois les causes des taux d’infection élevés chez les femmes et le poids socioéconomique de la pandémie sur les femmes dans les foyers et la communauté. Il fait ressortir les manquements aussi bien des gouvernements de la région que de la communauté internationale, qui privilégient les hommes dans la conception des programmes sur le VIH/sida ou dans l’adoption de ce que les auteurs qualifient d’approches “prétendument” neutres en matière de sensibilisation au VIH/sida, de prévention et de traitement. Seule une approche “sexospécifique” tenant compte des effets de la maladie sur les femmes et les hommes permettra de réduire les taux d’infection, indique le rapport.

La femme sous le poids des inégalistés sociales

Les chercheurs ont établi une corrélation nette entre la discrimination fondée sur le sexe et l’incidence disproportionnée du VIH/sida chez les femmes et les filles dans six domaines : programmes de prévention, éducation, violence, droits des femmes en matière de propriété et d’héritage, soins prodigués à domicile et dans la communauté, accès aux soins et traitements.
L’équipe a noté que dans certains pays d’Afrique australe, les femmes adultes sont toujours juridiquement des mineures et ne peuvent être propriétaires de terres ou d’autres biens ni en hériter. Cette situation contribue considérablement à la paupérisation des veuves et orphelins du sida et montre combien il est urgent de procéder à une réforme des lois et de faire respecter les droits des femmes.

Le rapport appelle l’attention sur le fait que les gouvernements et les donateurs ne peuvent continuer à compter sur le travail non rémunéré des femmes pour offrir des soins aux malades et aux orphelins à domicile et dans la communauté. L’équipe spéciale a engagé les donateurs à mettre en place des systèmes de modiques subventions et des programmes de formation à l’intention des prestataires de soins et a appelé à l’élaboration d’une “charte du volontaire” définissant les droits fondamentaux et les obligations des femmes et des hommes qui s’efforcent de répondre aux besoins des maladies (…)

Haro sur les “papas gâteaux”

L’une des plus importantes conclusions de l’équipe spéciale a été le lien établi entre les taux d’infection particulièrement élevés chez les jeunes femmes et le fait qu’elles aient des relations sexuelles avec des hommes plus âgés, les “papas gâteaux”, contre de l’argent et des cadeaux.

A mi-chemin entre les relations amoureuses et la prostitution, ces rapports sexuels “contractuels” intergénérations contribuent pour beaucoup à l’épidémie dans l’Afrique australe appauvrie et constituent une cible pour les programmes de sensibilisation et de prévention, dit Mme Cravero. “Il y a un cycle d’infection qui va des hommes âgés aux jeunes filles. Celles-ci, à leur tour, infectent leurs petits amis un peu plus âgés qu’elles, lesquels en prenant de l’âge transmettent l’infection aux jeunes filles qu’ils commencent à voir. Si on peut briser ce pont des rapports sexuels intergénérations, on pourrait réduire l’impact de l’épidémie sur les jeunes filles.”

L’équipe spéciale fait remarquer que les rapports sexuels intergénérations étant motivés par la pauvreté et la société de consommation, la solution à long terme consiste à assurer une croissance économique soutenue propre à offrir davantage de possibilités de carrière et d’éducation aux jeunes femmes. Pour l’heure, le rapport appelle à axer explicitement les efforts sur les programmes de prévention et de sensibilisation aux dangers des rapports sexuels intergénérations et demande que les dirigeants politiques, religieux et communautaires fassent en sorte que les hommes âgés n’exploitent pas les femmes pauvres à des fins sexuelles.

“Epidémie” de violence sexuelle

L’augmentation des taux d’infection chez les femmes remet aussi en question la stratégie de prévention – très appréciée – axée sur l’abstinence, la fidélité et l’utilisation du préservatif. Cette stratégie passe pour avoir considérablement réduit les taux d’infection en Ouganda. Toutefois, des recherches récentes faisant état de taux d’infection élevés chez les femmes africaines mariées et fidèles – ainsi que les inégalités entre les sexes et ce que Mme Cravero appelle “l’épidémie” de violence sexuelle – indiquent que pour de nombreuses femmes, cette stratégie n’est pas adaptée à la réalité.

“Dans le monde entier, note-t-elle, les femmes, en particulier les jeunes, ne sont pas en mesure de s’abstenir. Elles ne sont pas en mesure d’exiger la fidélité de leurs partenaires. Dans de nombreux cas, elles sont en fait fidèles à leurs partenaires mais ce sont les partenaires infidèles qui les infectent.” De même, selon les chercheurs, les femmes engagées dans des relations contractuelles ou de dépendance ne sont souvent pas en mesure de contraindre leurs partenaires à utiliser le préservatif ou sont peu disposées à soulever la question par crainte d’être rejetées ou battues.

“Une femme victime de violence ou craignant la violence ne va rien négocier, et encore moins exiger la fidélité ou l’utilisation du préservatif, poursuit Mme Cravero. Son principal objectif est de terminer la journée sans être battue. Les stratégies effectives de prévention à l’intention des femmes consistent notamment à réduire la violence contre les femmes, à protéger les droits des femmes en matière de propriété et d’héritage et à leur assurer l’accès à l’éducation.”

L’ampleur et la complexité de la crise du VIH/sida en Afrique ont enfin suscité une prise de conscience des vulnérabilités et besoins des femmes africaines. Mais l’augmentation continue des taux d’infection chez les femmes à l’échelle mondiale nous rappelle à la triste réalité : si des mesures doivent être prises d’urgence en Afrique, le problème dépasse de loin les frontières du continent (…)

Par Michael Fleshman

 Pour l’article complet consultez le site d’Afrique Renouveau