Si l’Enfer existe, il est peut-être en Afrique

Le continent africain est l’un des continents les plus religieux, sinon le plus religieux de notre planète. Et pourtant, il est également celui qui ressemble le plus à notre représentation psychique de l’Enfer. Tout est éternellement chaotique et différent de ce qui ce fait ailleurs dans le monde. Epidémie du Sida due à nos irresponsabilités, corruption et guerre civile banalisées, espérance de vie critique. La seule chose que nous respectons encore et que nous nous appliquons à bien faire reste la religion. Jomo Kenyatta disait à peu près ceci : «Les Blancs sont venus en Afrique. Ils avaient la religion, et nous, on avait la terre. Nous nous sommes mis à prier leur Dieu, les yeux fermés. Lorsque nous les avons ouverts, ils s’étaient emparés de nos terres, et nous avons continué à prier leur Dieu».

Lorsqu’on arrive en Afrique, ce qui frappe le plus, c’est le sentiment de chaos, de désordre et de désorganisation, ou « d’organisation à l’africaine ». C’est-à-dire, l’impression d’une absence de règles et d’ordre généralisée. L’Etat est tellement discrédité qu’il semble totalement inexistant. Partout dans le monde, les piétons se sentent en sécurité sur les trottoirs. En Afrique et en particulier en Côte d’Ivoire, c’est le contraire. Les véhicules circulent à tout moment sur les trottoirs et de surcroît, devant les forces de l’ordre qui ne pensent qu’à leur soutirer de l’argent, qu’ils soient en infraction ou pas. La plupart des voitures en circulation, notamment les taxis, sont dans un état de délabrement très grave. Certains n’ont pas de feux de signalisation ni de frein. Plus hallucinant encore, d’autres circulent avec le réservoir d’essence fermé à l’aide d’un morceau de tissu qui finit par être imbibé d’essence et dégouline sur la carrosserie. Quelques fois, c’est la ceinture de sécurité qui est défectueuse depuis plusieurs années, ou les pneus qui sont complètement usés, ou encore des fuites d’eau permanentes du radiateur qui engendrent une surchauffe du moteur. Pire encore, en pleine circulation, ces épaves roulantes vous lâchent. Mais le comble dans cet enfer, c’est que ce sont les clients qui sont obligés de les pousser pour tenter de les faire redémarrer. Tant pis pour ces derniers qui n’ont pas d’autres choix que de subir cet enfer. Nos routes sont truffées de « cratères » géants qui sont à l’origine de nombreux accidents mortels. Pour accentuer ce chaos, ces taxis klaxonnent à longueur de journée à la recherche de clients, sans se soucier des nuisances sonores. Et pour donner l’exemple, certains ministres en retard circulent à contre-sens de la circulation avec leurs escortes qui ouvrent le chemin. Le désordre dans nos pays est tel que les piétons utilisent à leur tour les routes et même les autoroutes avec les véhicules.

En y réfléchissant, cela semble « normal » dans cette logique africaine. Puisque les véhicules circulent sur les trottoirs de manière normale, cela devient alors normal de voir des piétons marcher sur les autoroutes et les routes, sans se soucier pour leur vie. On trouve parfois des commerçants avec des brouettes ou des pousse-pousse chargés de marchandises sur les voies à grande circulation. En Afrique, il paraît que « tout ce que Dieu fait est forcément bon ». Alors, si l’on se fait tuer par une voiture alors que l’on marchait sur l’autoroute, ou qu’un taxi renverse un piéton sur le trottoir en voulant éviter un feu rouge ou un embouteillage, c’est donc la volonté de Dieu. Et puisque «tout ce que Dieu fait est forcément bon», alors tout est normal. Ces dix dernières années, les pouvoirs publics ivoiriens pensaient également la même chose de la « volonté » de Dieu. «Tout ce qu’il faisait était bon», et l’Etat n’y pouvait rien, bien sûr.

Lorsque vous êtes malade ou que vous accompagnez un parent malade, il vaut mieux éviter les hôpitaux publics, si vous n’avez pas prévu l’argent destiné à corrompre le personnel soignant pour que l’on s’occupe de vous. Si ce n’est pas le cas et que vous êtes croyant, alors «tout ce que Dieu fera sera forcément bon» et l’Etat n’y sera pour rien, puisque «c’est la volonté divine». Voilà comment on peut voir une femme de 48 ans mourir dans les bras de ses enfants au sein d’un hôpital public, en présence du corps médical qui ne se sent pas concerné par ce décès, dans l’ignorance la plus totale. Mieux encore, personne ne sera responsable, ni ne rendra des comptes à personne. Mais pourquoi rendre des comptes ? A qui ? Où ? Comment ? Et dans quel but ?

Macaire Dagry

Chroniqueur Politique à Fraternité Matin