Si en vous rasant votre reflet dans le miroir vous fait toujours tiquer, alors jamais vous ne serez un président américain

Peut-on être un dirigeant américain si l’on traîne par-devers soi le physique historiquement ingrat de Danton, la barbichette de Fidel Castro, le sourire dévastateur de François Bozizé, ou la silhouette courtaude de Kim Jong-eun ? La laideur, Monsieur Noriega, est-elle le privilège des dictatures ? Le Cameroun est-il une démocratie parce que Paul Biya s’efforce d’être toujours beau, et, tout en pliant sous le poids des ans, garde la ligne ?

En attendant la prochaine élection d’un président américain barbu, au crâne dégarni, pourvu d’une canne blanche, cloué dans un fauteuil roulant, ou ayant un poids (IMC) aligné sur celui de l’Américain moyen, les critères physiques semblent être une donnée première de toute ambition pour la Maison blanche : Reagan, Bush père et fils, Clinton et même l’Afro-Américain Obama (si blanc parmi les Noirs, si noir parmi les Blancs, si bel homme en toutes circonstances) se ressemblent tellement!

Oui « la beauté est dans l’œil de celui qui regarde », oui « la beauté est relative », et oui il y a des critères à peu près consensuels de ce que c’est qu’un bel homme ou bien une femme canon. Alors la question que je me posais en regardant il y a quelques nuits Paul Ryan et Joe Biden débattre est celle de savoir si tout bêtement l’aspect visuel est, aux Etats-Unis d’Amérique, en train de prendre le pas sur la consistance des programmes politiques ?

A l’étude, il s’agit d’une constante des campagnes présidentielles américaines : dès la première campagne, en 1800, Thomas Jefferson aurait décrit son adversaire John Adams comme « a hideous hermaphroditical character, which has neither the force and firmness of a man, nor the gentleness and sensibility of a woman » (un hermaphrodite hideux, qui n’a ni la force et la fermeté d’un homme, ni la douceur et la sensibilité d’une femme).

Même s’il s’était agi de ne qualifier que des caractères, son épithète rappelle si brutalement les organes sexuels que l’on aurait raison de conclure que le père fondateur jouait déjà avec l’image de son rival. Il essayait en tout cas d’influencer la perception qu’auraient de lui leurs concitoyens.

John Adams, président sortant, n’était pas avare lui non plus en amabilités plus ou moins liées à l’aspect physique (ou au minimum au patrimoine génétique) de Thomas Jefferson. Car il répliquait avec autant de poésie que son adversaire, en le présentant comme  » the son of a half-breed Indian squaw, sired by a Virginia mulatto father … » (le fils d’une squaw métisse, engendré par un père mulâtre) : eh bien !

Etre beau, c’est être en santé, tout le monde est d’accord

En témoignent les anecdotes tirées de la vie de deux parmi les plus emblématiques présidents américains : Franklin Delano Roosevelt et John Fitzgerald Kennedy.

En 1929, une polio handicape Roosevelt et le condamne à la chaise roulante. Grâce à un stratagème de Earl Looker, un écrivain sollicité par Eleanor, ils mirent à contribution trois médecins pour manipuler l’opinion publique américaine et donner l’illusion d’un homme bien portant. Earl Looker ne manqua pas sa cible dans un article (Franklin D. Roosevelt est-il assez en bonne santé pour être Président ?) qu’il publia dans un hebdomadaire populaire.

Dès ses débuts en politique, John Fitzgerald Kennedy s’était fait diagnostiquer la maladie d’Addison, une maladie si grave qu’il aurait par précaution reçu l’extrême-onction ; c’est dire si les médecins eux-mêmes ne donnaient pas cher de sa peau (et de ses os). La publication de cette pathologie aurait sabordé l’image vigoureuse du charmant démocrate ; pour s’en prémunir, Kennedy manifesta publiquement une énergie vitale exceptionnelle, un Sarkozy avant la lettre si je puis oser la comparaison.

Pour distraire son opinion publique et dissiper la rumeur qui sourdait, Kennedy alla jusqu’à soutenir, pince-sans-rire, qu’« une personne souffrant d’une telle maladie ne devrait pas se présenter ». Ses biographes ont pu estimer que, entre 1955 et 1957, il fut secrètement hospitalisé huit fois au moins. Et Mimi Alford, une de ses multiples conquêtes, est revenue dans ses mémoires (Once Upon a Secret: My Affair With President John F. Kennedy and its Aftermath) sur cette fragilité qui contrastait avec son grand déploiement d’énergie en public.

Mitt Romney vs Barack Obama : c’est qui le plus beau ?

Paul Ryan a une belle réputation de sportif, rien à envier au basketteur Barack Obama qui ne manque aucun panier. Mitt Romney a plusieurs fois été classé par le People Magazine comme faisant partie des « most beautiful ». Joe Biden a beau être grisonnant, il n’en garde pas moins un physique de tombeur. Les présidents américains ressemblent de plus en plus à des acteurs d’Hollywood, ils leur sont en tout cas physiquement « supérieurs ».

Obama n’est peut-être que l’interprète de Morgan Freeman, c’est ce que l’on dit quand la fiction devance la réalité ou quand il devient impossible de trouver des acteurs plus beaux que les modèles qu’ils campent. En un mot, vu d’Afrique, le couple Romney-Ryan a pris une belle option dans ce concours de beauté ; mais les candidats ont des morphologies si ressemblantes que les grands électeurs les trouveront peut-être interchangeables. Les différences tiennent à peu de choses.

Les dossiers médicaux ne peuvent plus être falsifiés aujourd’hui. La télévision est impitoyable, scrute à la loupe le moindre signe de fatigue, grossit les cernes, les journalistes américains disposent de moyens d’investigations hors du commun, en conséquence il sera de plus en plus difficile aux candidats à la présidentielle américaine de cacher leur laideur éventuelle. « Sois laid et tais-toi », peut-être est-ce là, dans les marges, le décryptage des défaites de John Kerry (pas si laid) et John McCain (pas si beau) : j’exagère, soit! Tout de même…