Sénégal : sus aux rétrécisseurs de sexe !

Des voleurs et rétrécisseurs de sexe présumés ont été copieusement tabassés, ces dernières semaines, par une foule persuadée de leur pouvoir de sorcier. Seulement, vérification faite, il s’est révélé que rien n’avait rétréci, et encore moins disparu…

Il y a environ deux semaines, à Touba, une femme s’est présentée accompagnée par la foule à la gendarmerie pour dénoncer un crime insolite : elle était certaine qu’un voleur s’était emparé de son sexe. L’inspecteur en charge de l’affaire a demandé à une policière de vérifier les dires de la plaignante. L’agent a ainsi constaté que rien ne manquait. La presse sénégalaise se fait l’écho, depuis quelques semaines, d’affaires similaires – qui concernent majoritairement des hommes. Le scénario est presque toujours le même. Une personne crie que son sexe a disparu après avoir serré la main d’un inconnu. Elle le désigne du doigt, la foule s’amasse et le tabasse.

Poignée de main fatale

Si une bonne âme ou la police ne prêtent pas assistance à temps au rétrécisseur ou voleur de sexe présumé, il peut mourir sous les coups. « Je me souviens d’un mendiant qui était rentré dans une maison pour demander à manger. Pour saluer, il a serré la main des gens, et des jeunes, peut-être effrayé par son accoutrement, ont crié qu’il était un rétrécisseur de sexe. Les gens lui ont sauté dessus et ils ont commencé à le tabasser. Il a été emmené à l’hôpital, où il est mort. Les petits ont été amenés à la gendarmerie et il est ressorti que leur sexe était en place. On les a arrêtés un temps et puis ont les a laissés », raconte, écoeurée, une source du ministère de la Justice.

Lundi dernier, à Touba, un homme a été lynché à mort par la foule après que deux jeunes l’ont accusé de leur avoir dérobé leurs attributs. « Après vérifications, ses attributs sexuels n’avaient subi aucun dommage », conclut Le Soleil. Ce quotidien sénégalais, qui a suivi plusieurs affaires, estime « les histoires de rétrécissement de sexe, confinées au début à Dakar, ont pris une proportion inquiétante à travers le Sénégal ».

L’accuseur accusé

Comment en est-on arrivé là ? D’aucuns parlent d’une psychose qui ferait qu’on ne s’aventure parfois plus à serrer la main d’un inconnu. On évoque aussi la thèse des machinations destinées à se débarrasser d’un ennemi encombrant. Une thèse qui ne convainc pas l’avocat Cheikh Fall : « Les gens crient en plein marché ou en pleine rue, où ils ne connaissent personne », affirme-t-il.

Le règlement des affaires mystiques se passe le plus souvent devant les forces de l’ordre. « La police ou la gendarmerie vérifie les faits et détermine si la personne a menti ou s’il y a des éléments de preuve et des indices graves. Très peu de cas arrivent devant les juridictions », poursuit Me Cheikh Fall. Et quand ils y arrivent, ce sont bien souvent ceux qui ont été dénoncés qui lancent la procédure. Motif : « Coups et blessures volontaires, ce qui peut coûter jusqu’à dix ans de prison en cas de mort », souligne notre source du ministère de la justice.

Un renversement de situation qui tend à jouer en faveur du rétrécisseur de sexe présumé. A Mbour, un tribunal départemental « a condamné Ousmane Ndiaye et Elimane Badiane à 2 mois de prison ferme et à payer 163 000 FCFA » de dommages et intérêts au Ghanéen qu’ils avaient dénoncé à tort. Quatre Sénégalais ont par ailleurs été déférés au parquet pour avoir causé le tabassage de quatre Nigerians, dont une femme, il y a plus de deux semaines. Ils pourraient fort bien être condamnés car ils ne pourront prouver qu’il y a eu sorcellerie. Et plaider « l’altération de conscience », comme l’avait tenté un avocat, risque de se révéler infructueux. Mieux vaut alors réfléchir à deux fois avant de crier : « Au voleur de sexe ! »

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