Sénégal : ouverture du procès de Floribert Chebeya à Dakar

Le procès de feu Floribert Chebeya, le directeur de l’ONG « La Voix des sans voix », assassiné en 2010, s’est ouvert hier à Dakar. Après les retentissantes affaires Karim Wade et Hissène Habré, le Sénégal, qui est une fois de plus le théâtre d’un grand procès, s’impose comme un leader africain dans le domaine de la Justice.

Le 2 juin 2010, le corps de Floribert Chebeya, le directeur de l’ONG de défense des droits de l’homme La Voix des sans voix, était découvert dans sa voiture à Kinshasa. Son chauffeur Fidèle Bazana était, lui, porté disparu. La veille, Floribert Chebeya s’était rendu à une convocation de l’inspecteur général de la police nationale, le général John Numbi.

Parodie de Justice en RDC

Comme l’ont relaté nos confrères de RFI, « l’affaire Chebeya-Bazana a déjà fait l’objet de deux procès devant la justice congolaise. En 2011, la Cour militaire de Kinshasa poursuit huit policiers dont trois sont en fuite. Quatre sont condamnés à mort. Un autre à la perpétuité. En 2015, l’affaire est jugée en appel par la Haute cour militaire de Kinshasa. Au procès, malgré les réquisitions du parquet, quatre des policiers sont acquittés à leur tour. Le cinquième, le colonel Daniel Mukalay, voit sa peine réduite à 15 ans de prison. Quant aux poursuites contre les trois fugitifs, elles sont suspendues. »

C’est alors la douche froide pour les parties civiles qui dénoncent « une parodie de justice ». « Nous avons prouvé la mauvaise foi des autorités judiciaires congolaises. Nous avons montré à l’échelle du monde que nous avions confiance en cette justice congolaise mais cette justice a montré qu’elle n’est pas indépendante » avait alors commenté Dolly Ibefo le directeur exécutif de la Voix des sans voix. » Pour les parties civiles, c’est le général Numbi, un proche du Président Joseph Kabila, qui serait le commanditaire. Mais ce dernier n’a jamais été inquiété malgré une plainte nominative déposée contre lui par la famille Chebeya.

Le dossier Chebeya rebondit à Dakar

A Dakar, les deux familles, épaulées par les avocats de la FIDH, ont déposé en juin 2014 une plainte contre l’un des policiers congolais impliqué dans ce double assassinat, Paul Mwilanbwe. Ce dernier est l’un des suspects devenu témoin de l’implication de certains hauts gradés de la police congolaise dans le double assassinat, à commencer par le général John Numbi. Après avoir fui son pays, Paul Mwilambwe se trouve depuis le mois de novembre 2013 sur le sol sénégalais.

Au nom de la compétence extraterritoriale qui découle de la convention des Nations unies contre la torture, une plainte a été déposée avec constitution de partie civile. La justice sénégalaise s’est alors déclarée compétente. Paul Mwilambwe a été inculpé et placé sous contrôle judiciaire en janvier 2015. Il a été entendu sur le fond du dossier. Quant à John Numbi, « le juge sénégalais a aussi la possibilité de délivrer un mandat d’arrêt international contre lui pour l’entendre », précise l’une des avocates de la FIDH. « Pour nous, le procès n’a pas encore commencé. Il commencera au Sénégal, parce qu’il y a une justice qui est indépendante, qui fait son travail. Au moins, là, nous allons connaître la vérité et ce qui s’est passé réellement », avait déclaré en juin dernier au micro de RFI, Annie Chebeya, l’épouse du défunt, avant de poursuivre : « on a mille questions qui n’ont pas de réponses. Ça va prendre le temps que ça va prendre, mais nous nous ne lâcherons jamais. »

La Justice sénégalaise à nouveau sous le feu des projecteurs

Pour ce spécialiste de la communication et de l’opinion basé à Dakar, « après les grandes affaires qu’ont été celles de Karim Wade et de Hissène Habré, l’affaire Chebeya place encore un peu plus le Sénégal au centre de la carte judiciaire en Afrique. C’est le bon moment avec notamment un ministre solide, Me Sidiki Kaba, qui a toute la crédibilité et la légitimité nécessaires. La Justice sénégalaise, aujourd’hui, en raison notamment de sa compétence et de son indépendance, est un des points forts que le pays gagnerait à valoriser encore plus à l’avenir. »

En attendant, au Congo-Kinshasa, nombreux sont ceux qui attendent que lumière soit faite et que « la justice passe » enfin, six ans après les faits.