Sénégal : les femmes, la production et le trafic des stupéfiants

Le Sénégal a ouvert, ce lundi à Pikine, sa 19e semaine de lutte contre la drogue. Le thème choisi cette année par les Nations Unies est « Drogues et enfants », mais le rôle des femmes dans la production, les trafics et la consommation de stupéfiants est de plus en plus visible. Une tendance accentuée par la pauvreté et la vulnérabilité des femmes. Zoom.

Pour lutter contre la drogue, il faut intégrer les Sénégalaises dans la lutte. Parce qu’elles sont généralement plus investies dans ce combat, mais aussi parce que l’actualité dévoile de plus en plus leur rôle dans la production, le trafic et la consommation de stupéfiants. Un constat que valident plusieurs acteurs de terrain, ce lundi à Pikine, à l’occasion de la Journée mondiale de lutte contre la drogue, placée cette année sous le thème « Drogues et enfants ». Une journée qui, au Sénégal, durera une semaine. Plusieurs manifestations se dérouleront pour la 19e édition de cette manifestation.

« Les plus jeunes usagères âgées de 13 ans aujourd’hui »

Pour ce qui est du trafic, la production du cannabis est illégale au Sénégal, mais est de plus en plus répandue, selon Abdoulaye Diouf, gestionnaire du Centre de sensibilisation et d’information sur les drogues (CSID). Il arrive même que des opérations soient menées par les autorités pour détruire les cultures. Il n’empêche, le Sénégal est en bonne place en Afrique de l’Ouest dans la mise en terre de cette drogue douce. « Nous sommes un grand producteur. Nous nous trouvons derrière le Ghana et le Nigeria », indique Abdoulaye Diouf.

Cela fait un moment que le Sénégal entend faire reculer le trafic. Récemment, les autorités ont formé une unité mixte de 25 policiers, gendarmes et douaniers, chargée de surveiller les containers du port de Dakar. Un projet pilote qui vise à neutraliser les réseaux trafiquants armes, explosifs et drogues. Le problème de cette stratégie, est que « la dimension genre n’est pas intégrée parce qu’on a toujours cru de tout temps que les problèmes de drogue n’étaient réservés qu’aux hommes, alors que les femmes sont bien assises et parfois complices », souligne Penda Seck Diouf, présidente de l’association Nénuphar, qui lutte contre la toxicomanie féminine.

« La tranche d’âge de consommation de drogue a baissé par rapport à il y a sept ans, poursuit Penda Seck Diouf. Notre étude montrait, alors, que les plus jeunes usagères étaient âgées entre 20 et 24 ans, contre 13 ans aujourd’hui. Les femmes utilisent du cannabis, mais surtout des comprimés, comme les sédatifs ou les stimulants qu’elles prennent comme coupe-faim ou comme moyen de lutter contre le stress, l’insomnie. En milieu rural, si les femmes sont bien informées sur la drogue, elles prennent des médicaments en connaissance de cause. Elles s’approvisionnent dans les marchés. Mais d’autres sont victimes de mauvaises prescriptions faites par des gens qui gravitent dans le milieu hospitalier, des pharmaciens ou des médecins qui vendent des médicaments sans vérifier si cela relève d’une prescription réelle. »

Trafic de gré ou de force

Pour ce qui est du trafic, certaines se lancent sciemment dans l’aventure illégale pour se sortir de la pauvreté et faire manger leurs enfants. « En me rendant sur les îles Karone, j’ai découvert que des champs de cannabis appartenaient aux femmes, d’autres aux hommes et que des femmes venaient aider. Il s’agissait d’exploitations familiales destinées à sortir de la pauvreté car les gens n’ont vraiment rien », témoigne Abdoulaye Diouf, du CSID. « Quand les filles deviennent adultes, elles se lancent dans le trafic. Nous avons même trouvé des femmes âgées de 50 ans. Elles vendent beaucoup au détail aux jeunes et ‘recrutent’ dans des maisons utilisées comme paravent : elles initient les jeunes à l’usage abusif de drogue et à la commercialisation », confie Penda Seck Diouf.

D’autres sont victimes de manipulations. « Des femmes sont à la tête de réseaux, d’après une étude que nous avons menée à Dakar, mais elles sont alors souvent utilisées par leurs maris », enchaîne la présidente de Nénuphar, qui ajoute que l’on trouve aussi, comme chez les enfants, des femmes mulets, qui transportent la drogue dans leur corps. « Les hommes s’appuient sur les femmes parce qu’ils savent que les policiers, gendarmes ou douaniers se méfient moins d’elles. Elles attirent moins l’attention des services de répression », commente Abdoulaye Diouf, qui précise que ces services « font beaucoup, mais n’ont pas assez de moyens ».

Résultat : dans les prisons de femmes de Liberté VI, à Dakar, ou de Rufisque, on observe de nombreuses détenues incarcérées pour avoir eu une activité liée aux stupéfiants. « Lors d’une formation que j’ai animée, sur une trentaine de détenues, deux tiers des femmes avaient commis un délit concernant la drogue. Je n’ai pas les chiffres sous la main, mais au niveau des actions de prise en charge, et selon nos données sur la répression, on note de plus en plus de femmes arrêtées pour trafic ou production. Mais cela ne signifie pas forcément qu’elles sont plus nombreuses qu’avant, mais que les femmes ont peut-être moins de barrières pour se rendre dans les structures de prise en charge », estime Abdoulaye Diouf. « La plupart des femmes avec lesquelles nous avons travaillées nous ont expliqué ignorer qu’elles commettaient un délit », assure Penda Seck Diouf. Ce qui fait dire à la dynamique présidente de Nénuphar qu’il faudrait ajouter dans le code des drogues des circonstances aggravantes pour les trafiquants si une femme est utilisée dans un circuit de trafic parce qu’elle est vulnérable. Une disposition qui existe déjà pour les enfants.