
Au Sénégal, au Ghana, au Mali ou au Burkina Faso, le durcissement des lois anti-LGBT est présenté comme une défense des “valeurs africaines” face à des influences occidentales jugées étrangères aux traditions africaines. Pourtant, l’histoire du droit raconte autre chose. Dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, les outils juridiques mobilisés aujourd’hui relèvent, directement ou indirectement, d’un legs pénal forgé par les puissances coloniales européennes. Le paradoxe est puissant : au nom d’une résistance à l’Occident contemporain, certains États réactivent des catégories juridiques venues de l’ordre colonial.
Le mouvement s’est accéléré ces derniers mois. Le 11 mars 2026, l’Assemblée nationale du Sénégal a adopté un texte qui alourdit fortement la répression : la peine maximale passe de cinq à dix ans de prison pour les rapports entre personnes de même sexe, les amendes grimpent jusqu’à 10 millions de francs CFA, et la loi vise aussi la promotion ou le financement de l’homosexualité. Le texte a été adopté à une très large majorité et attend encore la signature du président Bassirou Diomaye Faye.
Un durcissement qui traverse désormais toute l’Afrique de l’Ouest
Le Ghana suit une trajectoire comparable. Le “Human Sexual Rights and Family Values Bill”, adopté une première fois par le Parlement en février 2024 sans être promulgué avant la fin du mandat présidentiel, a été réintroduit en 2025 puis formellement repris dans la nouvelle législature. Le projet prévoit notamment de porter de trois à cinq ans de prison la peine encourue pour les actes entre personnes de même sexe et de punir aussi la “promotion, sponsorship or support” des activités LGBT.
Le Mali et le Burkina Faso ont eux aussi participé à ce mouvement. Au Mali, un nouveau code pénal adopté en 2024 et publié au Journal officiel en décembre criminalise désormais explicitement les relations sexuelles consenties entre personnes de même sexe. Au Burkina Faso, le parlement de transition a adopté en septembre 2025 une loi réprimant l’homosexualité par des peines de prison et des amendes. Dans tous ces pays, la justification politique est voisine : il s’agirait de protéger la société contre une importation morale venue d’Occident.
Des textes présentés comme “anti-occidentaux”, mais souvent hérités de l’Occident colonial
C’est là que l’argument officiel se heurte à l’histoire. Dans les anciennes colonies britanniques, le lien est particulièrement documenté. Human Rights Watch rappelle que de nombreuses “sodomy laws” ont été diffusées dans l’empire britannique à partir du XIXe siècle, puis conservées après les indépendances. Autrement dit, une partie essentielle de la répression contemporaine n’est pas le produit d’une tradition africaine immémoriale, mais celui d’une exportation juridique européenne, en particulier victorienne.
Pour l’espace francophone, la Révolution française avait supprimé dès 1791 l’ancienne incrimination du “crime de sodomie”, avant que l’homosexualité ne soit à nouveau visée par des dispositions spécifiques sous Vichy.
C’est l’homophobie, et non l’homosexualité, qui fut importée par les colons
La référence juridique exacte est la loi du 6 août 1942 modifiant l’article 334 du code pénal. Ce texte avait aussi instauré une distinction discriminatoire dans l’âge de consentement : 21 ans pour les rapports homosexuels, contre 13 ans pour les rapports hétérosexuels, seuil ensuite porté à 15 ans après la guerre. Une autre étape répressive a suivi avec l’ordonnance du 25 novembre 1960, qui a créé une circonstance aggravante d’outrage public à la pudeur lorsqu’il était commis avec une personne du même sexe. Ces dispositions n’ont été pleinement effacées qu’avec la loi du 4 août 1982, dite loi Forni, qui a abrogé l’alinéa 2 de l’article 331 du code pénal.
Ainsi, l’idée selon laquelle l’homosexualité serait une « importation occidentale » ne résiste pas à l’examen historique. Bien avant la colonisation, de nombreuses sociétés ouest-africaines connaissaient des formes de relations entre personnes de même sexe : le terme yoruba adofuro est aussi ancien que la culture elle-même, les yan daudu haoussa occupaient une place reconnue, et le mariage entre femmes était pratiqué chez les Igbo, les Nankani du Ghana ou au Dahomey. C’est bien l’homophobie, et non l’homosexualité, qui fut importée : les lois anti-sodomie imposées par l’Empire britannique perdurent aujourd’hui dans 66 % des pays du Commonwealth africain.
Le Sénégal illustre un paradoxe postcolonial plus subtil
Le Sénégal permet de comprendre la nuance. L’actuel article 319, alinéa 3, du code pénal ne reproduit pas mot pour mot une loi coloniale française. La documentation juridique disponible indique qu’il est issu de la loi n° 66-16 du 1er février 1966 et qu’il punit “d’un emprisonnement d’un à cinq ans et d’une amende de 100 000 à 1 500 000 francs” quiconque aura commis “un acte impudique ou contre nature avec un individu de son sexe”. Si l’acte est commis avec un mineur de 21 ans, le maximum de la peine est prononcé.
Si la France coloniale n’a pas transmis au Sénégal, intact, le texte actuel. En revanche, on peut dire que la logique de pénalisation des sexualités, le vocabulaire même d’“acte contre nature”, et l’usage d’un droit pénal moral comme instrument de contrôle relèvent d’une histoire coloniale et postcoloniale profondément marquée par l’Europe. C’est en ce sens que le discours de rupture avec l’Occident contemporain est paradoxal et relève en réalité d’une simple communication politique et populiste : dans l’espace anglophone, la filiation est souvent directe ; dans l’espace francophone, elle est plus indirecte, mais reste visible dans les catégories, les références morales et les mécanismes juridiques mobilisés.
Au fond, le débat ne se résume pas à une Afrique qui se protégerait d’une influence étrangère nouvelle. Il montre aussi comment des pouvoirs contemporains, au nom de la souveraineté culturelle, recyclent parfois des instruments de discipline sexuelle hérités de l’ordre colonial. Le paradoxe est là, et il est politique autant qu’historique : derrière l’affichage anti-occidental, ces lois réactivent souvent un vieux logiciel juridique venu d’Europe.




