Sénégal : former des instituteurs en 15 jours!

L’Education nationale sénégalaise a trouvé une solution rapide pour pallier le déficit de professeurs dans les régions de Kaolack et Diourbel. Il souhaite, en effet, former des bacheliers en 15 jours sur le tas pour qu’ils soient directement opérationnels sur le terrain. Ce choix expéditif ne plait pas à tout le monde et soulève la question de la qualité de l’enseignement sénégalais.

Par Badara Diouf

Quinze jours pour former des bacheliers au métier d’enseignant. Telle est la formation express que souhaite mettre en place l’Education nationale du Sénégal pour répondre au manque d’effectifs dans l’enseignement primaire. Cette solution, qui tient en une circulaire ministérielle, n’est absolument pas du goût des syndicats des enseignants. Ils s’indignent de cet enseignement bradé et s’inquiètent de sa qualité. Le Sudes (Syndicat unique et démocratique du Sénégal) et le ministère de l’Education nous donnent leur version des faits.

Devenir professeur en 15 jours ?

Est concerné par ladite mesure : les régions de Kaolack et de Diourbel (Centre-Ouest). Soit plus de 20 000 élèves, victimes d’une insuffisance d’enseignants diplômés et qualifiés pour les encadrer. La solution trouvée par les pouvoirs publiques semble être de recruter des personnes ayant pour bagage leur Brevet d’étude primaire (obtenu en fin de 3ème, avant l’entrée au lycée) ou leur baccalauréat. Une fois une de ces conditions respectées, le futur maître ou la future maîtresse d’école sera formé(e) en 15 jours, période qui lui permettra de prendre fonction dans un établissement. Alors qu’à la base, la formation initiale des maîtres d’écoles, pour ceux qui ont le bac, est de trois mois pour la théorie, suivis de trois autres pour la pratique. Pour les titulaires du Brevet des collèges, la formation est de quatre années.

Comment peut-on accepter de dispenser une éducation diluée à des enfants de la section primaire par des professeurs inexpérimentés en matière de pédagogie et de méthodologie ? C’est la question que se posent les syndicats d’enseignants et de nombreux parents d’élèves, qui refusent que leurs enfants aient une éducation de seconde classe.

L’éducation tirée vers le bas

Cette mesure du ministère de l’Education Nationale est un scandale pour le corps syndical des enseignants du Sudes (Syndicat unique et démocratique du Sénégal) qui manifeste sa colère et sa stupéfaction. « Les syndicats ont eu connaissance de cette vague de recrutement des futurs instituteurs par une annonce officielle qui entre dans le cadre de son initiative du PDEF (Plan décennal de l’éducation et de la formation, ndlr), qui est en fait un programme global qui ne vise, à long terme, qu’à une liquidation de la profession enseignante. A l’heure de la globalisation, nous avons besoin d’un savoir complexe, notamment avec l’avènement des nouvelles technologies. Nous sommes censés relever le niveau des enseignants. Bénéficier d’un savoir de qualité est un élément impératif pour les instituteurs qui auront la charge de la transmission du savoir à leurs élèves. Le Sudes est en total désaccord avec cette option de recrutement et les conséquences sont nombreuses », explique Mamadou Diouf, secrétaire général du Sudes.

Mais pour le gouvernement, il n’y a pas lieu de tempêter : « Les professeurs formés en deux semaines sont des personnes qualifiées et issues de formations payantes du type CAP (Certificat d’apprentissage professionnel, ndlr). En les recrutant sur ces critères qualitatifs, nous ne faisons qu’une simple mise à niveau, très courte, en plus de leur formation, pour pouvoir les mettre en fonction. Dès l’annonce de la nouvelle les syndicats ont commencé à amplifier le sujet, mais à l’heure actuelle ce n’est plus un sujet de polémique pour personne », nous a assuré l’attaché de cabinet et de communication du Ministère de l’Education Nationale, monsieur Diafoune.

Enseignants, mais pas fonctionnaires

Les interrogations fusent quant au projet du gouvernement. Quel l’avenir pour l’école ? Quelle qualité pour l’enseignement ? Que cherche exactement le gouvernement ? Des questions auxquelles Mamadou Diouf a des réponses bien précises. « Pour ce qui est de l’avenir de l’école et des écoliers, le pire est à craindre car on permet aux élèves d’être scolarisés, mais dans des classes sur-gonflées et personne ne se soucie de la qualité de l’enseignement dispensé. Il ne faut pas oublier qu’après deux années de scolarité beaucoup d’enfants quittent les bancs. Ce genre d’agissement n’est pas nouveau de la part des autorités, qui se vantent de l’accroissement du taux de scolarisation. Le pire est qu’il est tout à fait possible d’engager des personnes diplômées et pédagogues. »

Avec cette mesure, l’Education Nationale réduit par ailleurs sa masse salariale. Les professeurs formés en 15 jours ne seront pas payés pas en tant que salariés, mais comme boursiers, pour contourner le statut général des fonctionnaires soumis à la loi 61-33 et le code 97-17 de la législation du travail. Pour le moment, les autorités espèrent que leur option de recrutement va passer et que les syndicats baisseront les armes. Pour l’heure, 20 000 élèves des régions de Kaolack et Diourbel attendent toujours leurs professeurs…