Scepticisme autour de l’empressement du président Gbagbo à aller aux élections

La récente proposition du président Laurent Gbagbo d’organiser des élections en Côte d’Ivoire avant la fin du mois de décembre a été accueillie avec scepticisme et circonspection.

« Il est très peu probable que le processus d’identification ou de mise à jour des listes électorales soit achevé avant la tenue des élections en décembre », estime Daniel Balint-Kurti, spécialiste de l’Afrique de l’Ouest à Chatham House, une organisation britannique spécialisée dans l’analyse des questions internationales. « Le discours de M. [Gbagbo’s] soulève autant de questions qu’il apporte de réponses ».

Le 6 août, M. Gbagbo avait proposé d’accélérer le processus électoral, en contradiction avec le chronogramme du début de l’année 2008 décidé en juin par les parties signataires du récent accord de paix. Cependant, bon nombre de diplomates occidentaux et d’Ivoiriens ne pensent pas que de telles élections puissent avoir lieu avant le deuxième trimestre de l’année 2008, dans le meilleur des cas.

« Il ne faut pas aller à n’importe quelles élections »

« Si nous sommes tous de bonne foi, si chacun est déterminé, comme je le suis, à ce que les élections aient lieu, nous pouvons organiser l’élection présidentielle dès la fin de cette année, dès le mois de décembre 2007 ».

Pour leur part, les responsables de l’opposition pensent plutôt que le chef de l’Etat ivoirien doit montrer sa bonne foi en respectant les étapes indispensables à l’organisation d’élections crédibles : identification des électeurs, inscription et mise à jour des listes électorales et désarmement.

« Il ne faut pas aller à n’importe quelles élections, sinon, on peut faire des élections demain », a expliqué à IRIN Alphonse Djédjé Mady, le Secrétaire général du Parti démocratique de la Côte d’Ivoire (PDCI), l’un des principaux partis d’opposition.

Le droit de vote

L’un des problèmes qui n’a pas encore été résolu en Côte d’Ivoire est celui de la citoyenneté et du droit de vote. En effet, la question de la citoyenneté a été au cœur des revendications de la rébellion armée de 2002 qui a plongé le pays dans une crise politico-militaire qui a duré cinq années.

Et dans le nord-ouest du pays, bon nombre de jeunes électeurs potentiels ne comprennent pas que certains politiciens, sous l’influence de M. Gbagbo, s’empressent d’aller aux élections en banalisant les problèmes qui ont été à l’origine du conflit ivoirien.

« Aujourd’hui, au nord, les gens n’ont pas de pièces d’identité », a expliqué à IRIN Yaya Doumbia, un jeune entrepreneur de 35 ans vivant à Odienné (nord-ouest), et très sceptique quant à la tenue des élections en début d’année 2008.

Le désarmement au point mort

Le processus d’identification a à peine commencé et en dehors de certains miliciens qui ont restitué leurs armes, le désarmement a consisté essentiellement en une cérémonie de mise à feu d’un bûcher d’armes. L’empressement de M. Gbagbo à organiser des élections contraste nettement avec sa précédente stratégie politique qui, pour bon nombre d’observateurs, avait conduit les Nations Unies à annuler à deux reprises les élections pendant le processus de paix engagé depuis 2003.

Pour certains habitants du nord du pays, M. Gbagbo veut prendre de vitesse les Nations Unies et l’opposition. Ainsi, pour Mamadou Sidibé, planteur de noix de cajou et propriétaire d’une boutique à Odienné, M. Gbagbo est un « caméléon » [à qui] on ne peut pas faire confiance ». La proposition de M. Gbagbo intervient quelques semaines après que le Conseil de sécurité des Nations Unies ait accédé à la demande du président ivoirien en supprimant le poste de Haut représentant des Nations Unies pour les élections en Côte d’Ivoire.

Les partis d’opposition avaient alors contesté cette décision, arguant qu’elle correspondait à un renoncement du principe d’élections crédibles. Plusieurs membres du Rassemblement des républicains, le parti de l’ancien Premier ministre, Alassane Ouattara, avaient alors déclaré qu’ils « tiendraient les Nations Unies responsables des désordres qui résulteraient des élections mal organisées ».

Parler de paix et préparer la guerre

Certains observateurs internationaux ont également fait part de leurs préoccupations face aux intentions du président. Pour M. Balint-Kurti, de l’organisation Chatham House, la proposition de M. Gbagbo pourrait être considérée comme une action positive, mais compte tenu de son passé, il est difficile d’en être sûr. M. Balint-Kurti a rappelé que quelque temps avant l’offensive lancée en novembre 2004 par le gouvernement de M. Gbagbo pour reprendre la région nord, toutes les discussions dans le cercle présidentiel tournaient autour de la paix.

« M. Gbagbo a déjà démontré qu’il était capable de s’exprimer en des termes très pacifistes tout en préparant la guerre. On ne peut pas se prononcer sur le processus de paix ».