Scène ordinaire de la violence conjugale au Swaziland

Pauline Dlamini a été mutilée sexuellement par un mari stupide et jaloux, qui n’a ensuite été condamné qu’à 17 dollars d’amende. Récit d’un procès qui a remué toute une société.

Le Sénat du Swaziland veut qu’un homme qui a mutilé les organes sexuels de son épouse soit rejugé. L’objectif des parlementaires est de diffuser dans le royaume le message que les violences conjugales ne peuvent être admises ni par la tradition, ni par la vie moderne.

Philemon Dlamini a suspecté sa femme Pauline d’avoir une liaison, alors qu’elle s’était absentée de la ferme familiale sans la permission de son mari. Deux jours plus tard, l’épouse est revenue au foyer, en compagnie d’un membre de la suite du chef coutumier local. Ce dernier a témoigné de ce que la jeune femme avait été appelée pour une urgence familiale.

Mécontent malgré ces explications, M. Dlamini s’est assuré de la complicité d’un guérisseur local. Il a ensuite convaincu Pauline que le  » medicine man  » pouvait l’opérer de sorte à ce qu’elle puisse donner naissance à un enfant. L’épouse, qui avait fait auparavant deux fausses-couches, a accepté l’offre de son mari. Le guérisseur a alors procédé à l’ablation du clitoris de la malheureuse, en se servant d’une lame de rasoir mais sans pratiquer d’anesthésie. Le rebouteux et Philemon étaient persuadés qu’ils mettraient ainsi fin aux appétits sexuels de l’épouse…

C’est aux portes de la mort que Pauline Dlamini, qui avait perdu énormément de sang, a été conduite par des parents à la clinique de la région. Une plainte pour agression a été déposée contre son mari.

Par une décision controversée, la police a déféré l’affaire non pas devant un tribunal – où Dlamini risquait une forte amende et une peine de prison -, mais plutôt devant la juridiction traditionnelle. Cette dernière, composée d’un conseil d’anciens, ne juge en général que des petits délits tels que des vols de poulets ou des pugilats entre voisins. Les sentences habituelles sont de faibles amendes.

Sa femme sur un plateau

Avant le procès, Pauline Dlamini a demandé que les accusations pesant contre son mari soient annulées. Selon Khosi Mthetwa, directeur du Groupe d’action swazi contre les violences conjugales (SWAGAA),  » c’est le comportement typique d’une femme entièrement dépendante d’un mari brutal pour son entretien. S’il était allé en prison, elle et ses enfants seraient morts de faim. Nous pensons aussi que la jeune femme a reçu des pressions de la part de la famille de son mari. Ils lui ont dit que la punition qu’il risquait était de sa faute à elle « .

Le jour du procès, le clitoris de Pauline Dlamini était présenté dans une poterie. Dédaigneux, voire arrogant tout au long des débats, Dlamini s’est défendu en déclarant simplement à la cour qu’il ne  » souhaitait pas que l’intimité de sa femme soit servie sur un plateau à d’autres hommes « .

Les anciens ont condamné Dlamini à dix-sept dollars d’amende. C’est sa femme qui a payé la somme. Dlamini souriait aux photographes et plaisantait avec ses amis au moment de quitter l’audience, qui se tenait sous un arbre dans la résidence du chef coutumier. Son épouse était à ses côtés. Elle doit en principe accoucher le mois prochain, bien que ses blessures n’aient pas encore guéri.

Les groupes de lutte contre les violences conjugales et de soutien aux droits des femmes ont été scandalisés, mais pas surpris, par la faiblesse de la condamnation infligée à Dlamini. Thembi Xaba, un consultant habitué à travailler auprès des victimes de violences, est membre de l’une de ces associations. Pour lui,  » le procès n’aurait jamais dû être jugé par des anciens, qui plus est des villageois. Pour eux, les coups donnés aux femmes n’est pas un gros problème, tout au plus une question à régler en famille. Si la femme était morte de la jalousie de son mari, ils s’y seraient résignés, n’y voyant rien d’autre que la volonté de Dieu « .

Le lieutenant-adjoint Leckinah Magagula, une femme porte-parole de la police, défendait quant à elle le choix fait par ses collègues :  » Les juridictions traditionnelles ont une longue expérience des cas d’agression « , a-t-elle justifié.

Presque pas de droits

Pour sa part, le SWAGAA met en avant les quelques résultats positifs de sa campagne de sensibilisation de la police aux cas d’agressions conjugales.  » Nous avons animé des ateliers avec la police « , explique ainsi le directeur Mthetwa,  » et elle commence à nous faire part des cas de violence conjugale. Les policiers nous demandent conseil plutôt que de dire aux femmes battues de rentrer chez elles. Et quand nous arrivons à les contacter, nous demandons aux victimes de porter plainte.  »

M. Mthetwa dit que le pays manque de centres d’accueil où les femmes pourraient être en sécurité, recevoir des soins médicaux et des conseils. Une recherche de fonds est en cours en vue de créer un réseau de centres à travers le royaume.

Le groupe de lobbying Women in Law, basé dans la capitale Mbabane, estime que tant que les femmes seront légalement mineures au Swaziland, et privées de la capacité de posséder une propriété ou d’emprunter à une banque sans la permission de leurs maris, il subsistera une situation d’injustice sociale propice aux mauvais traitements. Doo Apane, coordinatrice nationale du groupe, déclare :  » Pauline Dlamini doit connaître ses droits légaux, comme toutes les femmes swazies. Elle a été trompée en vue de subir une opération qui a abouti à la mutilation de ses organes génitaux. Mais ses droits ne sont presque rien aujourd’hui. Il reste beaucoup à faire pour améliorer le statut juridique des femmes de ce pays.  »

Si cela n’est pas fait, prévient Mme Apane,  » les monstres égoïstes comme ce mutilateur de sa propre épouse continueront de traiter leurs femmes comme leur propriété, tout juste bonne à être pliée à leur discipline « .

James Hall