Sape, drogue et violence pour les « vagabonds » d’Abidjan

Au lendemain du 19 septembre 2002, Abidjan se conjugue avec Accords de Marcoussis et Escadrons de la Mort. Mais pas seulement. Loin du palais présidentiel et de l’Assemblée nationale, il existe un monde parallèle avec ses règles, son pouvoir : le monde des vagabonds d’Abidjan. Tenues « sportswear » à l’américaine, lourdes chaînes d’or et d’argent au cou, parfaite maîtrise du Nouchi, les « guerriers » d’Abidjan sèment la peur dans les rues de la capitale ivoirienne.

De notre envoyée spéciale Alexandra Gazel

Etre « stylé » avant tout. Nike, Adidas, Façonnable, Puma… leurs vêtements sont tous griffés, ils portent tous quelques bijoux au cou et au poignet, signes qu’ils ne sont pas des « moisis », des pauvres. « Le gars, tu vois bien quoi, façon il est stylé, on sait qu’il est dans le mouvement », explique Champion, qui vit non loin de la rue 12 à Treichville. Entouré de ses « gars sûrs », il marche avec un déhanchement calculé, laissant briller au soleil ses lourds bijoux d’or et d’argent. Un foulard rouge noué autour du front rappelle volontairement le rappeur américain Tupac Shakur, assassiné en 1996.

Il faut susciter l’admiration et le respect… Les biceps bien dessinés par un maillot de corps moulant, le torse bombé, Champion est aujourd’hui autant sollicité par les filles que par la police. Ce qui, aujourd’hui, fait de lui un vrai « vagabond », c’est sa parfaite maîtrise du Nouchi. Cet argot de la rue, inspiré des différents dialectes que compte le pays, est aujourd’hui utilisé par les Ivoiriens en général, mais son perpétuel renouvellement permet rapidement de savoir si l’orateur est un simple amateur ou un initié. Celui qui parle le Nouchi « dernier cri » est identifié comme étant un vrai vagabond.

Génération Pololo

Bercés par les récits toujours plus violents et captivants de leurs prédécesseurs, ces enfants et ces jeunes n’ont peur de rien. On se souviendra de John Pololo, peut-être le plus populaire des criminels d’Abidjan, abattu alors qu’il tentait de s’échapper des mailles de la Firpac, sous le régime du Général Robert Guéi. On se souviendra aussi d’Aurélien Kipré, abattu trois jours après Pololo par le PC crise d’Akouédo. « Moi, j’ai été libéré dans la grâce. Après, j’ai essayé de me calmer un temps parce que la Maca (Maison d’Arrêt et de Correction d’Abidjan, ndlr) c’était pas trop ça quoi (sic) « , explique Champion.

La crise économique, l’instabilité politique, et aujourd’hui la guerre, ont successivement poussé une jeunesse souvent diplômée à créer des moyens de subsistance parallèles. Afin de générer des sommes d’argent qui leur permettent dans un premier temps de participer au budget de la famille, et dans un deuxième temps d’assurer leurs propres dépenses. Ce n’est certainement pas cirer les chaussures dans les rues du quartier des affaires de la capitale – le Plateau – ou garer les voitures et arrêter les taxis qui pourra leur permettre de vivre confortablement. Les journées et les nuits passées dans les rues, la honte et la peur du délit les ont amené jusque dans les cours communes des dealers de crack et d’héroïne.

A Marcory, devant la cour de Djakiss, une voiture de la police judiciaire s’arrête. Les quatre hommes à bord du véhicule finissent par ouvrir les portes et descendent. Champion, lui, continue de discuter devant la grille de la cour avec son vendeur. Les policiers qui se présentent devant la grille crient « PJ ! », entraînant la panique des consommateurs de la cour, qui fuient par les toits ou par l’arrière de la maison. Pourtant, rien ne risquait de leur arriver ici, et pour cause, Djakiss entretient de très bonnes relations avec les éléments de la police judiciaire. Chaque fin de mois, les policiers viennent chercher leur part du gâteau, ce qui permet à Djakiss de continuer son business sans en être inquiété.

Drogues et délits

Depuis l’explosion de la consommation des drogues dures (héroïne, cocaïne, crack) en 1990 en Côte d’Ivoire, les milieux les plus défavorisés ont subi, en plus de la criminalité quotidienne, une violence sans précédent. Le crack a touché toutes les couches de la société et, malgré sa cherté, il est devenu la drogue des jeunes de ces quartiers.

Une fois rentré à l’intérieur, Champion s’assoit sur un banc. Bien connu des vendeurs de la cour, il salue chacun d’entre eux, mais ne fait affaire qu’avec le sien : Turbo. Champion allume deux cigarettes et les laisse se consumer à côté de lui. Il sort un billet de 5 000 F CFA et le tend à Turbo qui lui donne un caillou blanc enveloppé d’un fin plastique. Champion saisit la pipe, la recouvre de cendres puis casse le caillou en quatre à l’aide d’une lame. Il saisit l’un de ces bouts, le dépose sur les cendres, saisit l’embout de la pipe et allume le briquet au dessus du caillou. Il aspire ce qu’on appelle ici le « parfum du diable ».

2 000 F CFA la dose

Ces « crack houses », qui vivent paisiblement – parfois à quelques mètres du commissariat – sont des lieux de déchéance mais aussi de repos pour les consommateurs. Une cour, deux ou trois pièces avec chacune plusieurs vendeurs, des bancs de bois clair, des crachoirs, tous ces endroits se ressemblent. Dans l’obscurité, des hommes et des femmes (moins nombreuses) au regard hagard et à la pupille dilatée recouvrent leur pipe de cendres. D’autres, aux visages tout aussi décomposés, roulent des joints à l’intérieur desquels ils déposent de la poudre jaunâtre, de l’héroïne, qui coûte 2 000 F CFA la dose. Une fois l’argent dépensé et la drogue consommée, l’heure est à la débrouille, il faut trouver 5 000 ou 2 000 F CFA pour la prochaine dose…

 » Façon on me voit, on sait je me drogue pas. Celui qui se drogue, on va dire il est maigre, moi je suis bien « en forme ». Jamais quelqu’un va dire je fume caillou et pourtant si y’a bien un flasheur de caillou ici c’est moi. Mais mon cœur est chaud, même sans ça, j’allais me débrouiller ici là dans la rue. Mais je ne veux pas qu’on me catalogue comme ça « , s’enorgueillit Champion.

Braquer pour se droguer… ou se droguer pour se donner du courage… le résultat est le même. Sans profession, sans bagages scolaires ou universitaires, ils passent leurs journées dans les rues, des rues qu’ils finissent par faire fructifier. Ainsi, ceux qu’on appelle les « enfants guerriers », véritable réalité sociale dans les grandes villes ivoiriennes, et phénomène croissant dans tout le reste du territoire, deviennent les terreurs des rues d’Abidjan. La situation chaotique du pays, la crise économique et politique, contribuent chaque jour à amener ces jeunes dans une logique économique de débrouille et de délits en tout genre. En attendant, Champion et les autres continueront d’apporter leur lot quotidien de violences dans les artères de la capitale ivoirienne, jusqu’à leur arrestation, ou leur… exécution.