
Au Togo, 30 % des clientes de salons de coiffure interrogées par la Bluemind Foundation disent se tourner d’abord vers leur coiffeuse lorsqu’elles traversent une difficulté. Moins de 1 % citent un professionnel de santé. Publiée à l’approche de la Journée mondiale de la santé mentale, l’enquête éclaire le rôle de ces salons dans un pays qui compte moins de dix psychiatres.
Une tresse peut demander plusieurs heures de travail. Dans les salons de Lomé ou de Kara, ce temps passé dans le fauteuil laisse de la place à la conversation, qui glisse parfois vers l’intime. Un deuil, une séparation, des violences dans le couple, un mal-être dont on ne parle pas en famille. C’est cette relation que la Bluemind Foundation a cherché à mesurer avec sa « Trust Study », rendue publique le 8 octobre 2026, à la veille de la Journée mondiale de la santé mentale.
L’enquête a été conduite d’avril à juin 2026 auprès de 576 femmes, 205 clientes et 371 coiffeuses, à Lomé, Kara, Sokodé et Dapaong. Parmi les clientes, 30 % déclarent se tourner en premier vers leur coiffeuse en cas de difficulté ; moins de 1 % citent un professionnel de santé. Chez celles qui ont été interrogées de manière approfondie, 89 % disent confier à leur coiffeuse des choses qu’elles ne racontent à personne d’autre.
L’enquête, exploratoire, ne prétend pas représenter l’ensemble des Togolaises. Elle porte sur les confidences et les difficultés personnelles au sens large, pas seulement sur la santé, et ne montre pas que les femmes délaissent le médecin au profit de la coiffeuse, mais elle raconte beaucoup sur le rôle des salons.
Une confidente hors du cercle familial
La coiffeuse connaît souvent sa cliente depuis des années et la voit régulièrement et elle peut remarquer un changement d’humeur. Elle reste pourtant étrangère aux conflits et aux obligations de la famille. Cette position facilite parfois la parole, car il est moins risqué d’évoquer sa détresse devant une personne familière qui n’appartient pas à l’entourage dont on redoute le jugement.
La fondation insiste aussi sur la discrétion et l’écoute des coiffeuses. D’après l’étude, toutes celles qui ont été interrogées sur ce point affirment avoir déjà perçu qu’une cliente allait mal avant qu’elle n’en parle.
Moins de dix psychiatres pour tout le pays
Il faut dire que l’offre de soins psychiatriques reste très réduite au Togo. Dans un reportage publié le 17 juin 2026, le bureau régional de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) pour l’Afrique indiquait que le pays compte moins de dix psychiatres agréés pour plus de huit millions d’habitants. Son unique hôpital psychiatrique, à Zébé-Aného, à une cinquantaine de kilomètres de Lomé, dispose de 120 lits mais prend habituellement en charge 165 à 170 patients.
Le coût des consultations et l’éloignement des structures de soins pèsent aussi, tout comme la stigmatisation. Beaucoup hésitent à demander de l’aide de peur de passer pour faibles, ou pour « fous ». L’OMS relève que dans de nombreuses familles, les signes d’un trouble grave sont encore attribués à des causes spirituelles plutôt que reconnus comme ceux d’une maladie.

« Les femmes savent souvent déjà à qui elles font suffisamment confiance pour se confier en premier. La question pour les systèmes de santé est de savoir ce qui se passe ensuite », relève Marie-Alix de Putter, fondatrice et présidente de la Bluemind Foundation.
Des coiffeuses formées aux premiers secours psychologiques
Créée en 2021, la fondation a lancé en 2022 à Abidjan son programme Heal by Hair, qui forme des coiffeuses à l’écoute et aux premiers secours psychologiques. Les sessions portent sur le repérage des signes de détresse, le respect de la confidentialité, la conduite à tenir face à des révélations de violences et l’orientation vers des professionnels.
Le programme est implanté au Togo, au Cameroun et en Côte d’Ivoire. Après 400 coiffeuses formées à l’Université de Lomé en octobre 2025, sa sixième édition s’est ouverte le 14 juin 2026 dans le nord du pays, en partenariat avec l’Université de Kara. Trois cents coiffeuses, sélectionnées parmi 1 144 candidates, ont été retenues pour ces sessions organisées jusqu’au 18 juillet à Kara, Sokodé et Dapaong.
Diagnostic et traitement restent évidemment hors de leur champ mais les coiffeuses formées repèrent les situations préoccupantes et encouragent les clientes à consulter. Selon l’enquête, 69 % des clientes accepteraient d’être orientées vers un professionnel par leur coiffeuse, et 30 % l’envisageraient.
Une orientation qui dépend de l’offre de soins
Encore faut-il pouvoir orienter quelque part. Lorsque le psychiatre le plus proche exerce à plusieurs centaines de kilomètres, ou que la consultation coûte trop cher, les encouragements de la coiffeuse risquent de rester sans suite. La Bluemind Foundation le reconnaît elle-même, estimant que la confiance ne suffit pas et que les dispositifs communautaires doivent s’accompagner d’investissements dans les services de psychiatrie et de psychologie. Faute de quoi, une partie de la charge que le système de santé n’assume pas retomberait sur les coiffeuses.
La Trust Study ne mesure ni l’effet thérapeutique de Heal by Hair ni le nombre de femmes qui ont effectivement consulté sur les conseils de leur coiffeuse. Cette question fait l’objet d’un autre travail, un essai contrôlé randomisé conduit dans le Grand Lomé avec l’organisation de recherche Innovations for Poverty Action (IPA) et financé par le Fonds d’innovation pour le développement (FID) sur la période 2025-2027. C’est de cette évaluation que devrait venir la réponse sur le passage de la confidence à la consultation.





