Salah Mouhoubi : Sur le plan économique, « la France ne s’intéresse pas assez à l’Algérie »

Paris s’inquiète des mesures « protectionnistes » qu’auraient récemment prises Alger à son encontre. Une délégation du patronat français s’est rendu récemment en Algérie. Les relations économiques et commerciales entre les deux capitales seraient-elles alors en train de se dégrader ? Le point de vue de l’économiste algérien, le Dr. Salah Mouhoubi.

La loi des Finances promulguée en juillet 2009 en Algérie a provoqué un vent de panique en France, le premier partenaire économique du pays. Depuis quelques mois, Paris se plaint des « mesures restrictives » prises pas l’Algérie à son égard. « Apaiser les tensions » était le mot d’ordre de la récente visite (du 22 au 23 novembre) du Mouvement des entreprises en France (Medef), à Alger.

Afrik.com : Que peut-on dire des relations économiques qu’entretiennent l’Algérie et la France, et plus généralement l’Union européenne (UE) ?

Salah Mouhoubi :
Elles sont bonnes, il n’y pas de contentieux majeur. La France est le premier partenaire commercial de l’Algérie. Concernant l’Europe, l’accord passé entre l’UE et l’Algérie au début des années 2000 n’est pas satisfaisant. Le marché algérien a été ouvert sans contreparties réelles. Par exemple, les produits « made in Algérie » ne sont pas présents sur le marché européen et l’aide en matière d’investissements fait défaut.

Afrik.com : Paris ne cache pas son inquiétude face aux récentes mesures « protectionnistes» prises par Alger. Qu’en pensez-vous ?

Salah Mouhoubi :
L’Algérie n’a pas pris de mesures pour freiner les importations. Pour les dix premiers mois de 2009, les importations chiffrées à 30 millions de dollars sont équivalentes à celles de 2008. Cependant, ce qui est vrai, c’est que l’Algérie a supprimé le crédit à la consommation pour les biens durables comme les équipements électroménagers et les véhicules. Et ce pour deux raisons : les revenus des hydrocarbures, qui ont baissé de moitié, ne peuvent plus payer la facture des importations, et les crédits à la consommation font imploser ces dernières. Il s’agit de préserver l’équilibre interne/externe et éviter un lourd déficit commercial. Mais, ce n’est en aucun cas une politique commerciale restrictive à l’égard de la France.

Afrik.com : Pour vous, l’Algérie n’est pas protectionniste…

Salah Mouhoubi :
Pas du tout. L’Etat a seulement pris des dispositions pour éviter le déséquilibre économique. Il ne souhaite pas fermer le marché.

Afrik.com : Pourtant une délégation du Mouvement des entreprises en France (Medef) s’est déplacée dimanche et lundi à Alger pour aborder cette question…

Salah Mouhoubi :
Ils ont surtout discuté de la pomme de discorde entre les deux pays : le nombre très faible d’investisseurs français sur le sol algérien. Le Medef a d’ailleurs promis que les investissements passeraient de 3 à 5 milliards de dollars. La France ne s’intéresse pas assez à l’Algérie. L’entreprise automobile Renault a accepté de construire une unité de montage au Maroc. Pourtant, l’Algérie possède des infrastructures et de la main d’œuvre. Cette frilosité montre que la France a un problème avec son passé. Les gens n’arrivent pas accepter que l’Algérie soit devenu un pays souverain.

Afrik.com : Les relations économiques entre l’Algérie et la France pourraient-elles véritablement se détériorer ?

Salah Mouhoubi :
Dans ce domaine, je suis assez optimiste quant à l’avenir. Les Algériens n’ont aucun préjugé à l’égard de la France. Les autorités françaises ne doivent plus regarder les Algériens au travers du prisme des années 60. Il faut également que Paris cesse de poursuivre une politique économique déséquilibrée. S’ils ne veulent pas changer leur comportement, l’Algérie va se tourner vers d’autres puissances comme la Chine. Ce pays est très présent sur le territoire notamment dans le secteur du BTP, de l’automobile et des hydrocarbures.