Saïd Aidi : « Nous devons être transparents et équitables »

Agir et avancer. C’est ce à quoi veut s’atteler Saïd Aidi. Le nouveau ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle doit trouver des solutions rapides et durable au problème des très nombreux diplômés chômeurs en Tunisie. Entretien.

Conscient qu’il n’a pas été élu sur un programme prédéfini, Saïd Aidi, ministre de l’Emploi et de la Formation professionnelle, affirme travailler dans l’urgence. Pour lui, il est impératif de ne pas prendre de décisions fantaisistes que le pays risque de regretter plus tard. Après des études supérieures en France, il a été cadre dans de grandes enseignes informatiques, avant de s’installer en Tunisie en 2006 comme entrepreneur où il s’est forgé, déjà, une première idée quant aux impératifs du marché de l’emploi local. Aujourd’hui, il s’efforce d’avancer comme il peut avec les moyens du bord, sans focaliser sur les pratiques de l’ère Ben Ali, au risque de ne pas apprendre des échecs précédents. Il nous a reçus en février dernier alors qu’il venait d’être nommé. Saïd Aidi reste confiant et ne semble pas effrayé par l’ampleur de la tâche, un véritable défi.

Afrik.com : A combien s’élève l’enveloppe dédiée à votre ministère ?

Saïd Aidi
: Nous sommes en train de quantifier et je pense déjà que nous allons demander des rallonges budgétaires. Celle dont nous disposons est celle qui avait été discutée lors de l’exercice budgétaire de l’année dernière. Ensuite, nous avons des fonds d’aide et de coopération qui peuvent être sous forme d’appui au budget. Notre budget initial est de 200 millions de dinars sur le fonds 21-21 (fonds national de l’emploi) pour soutenir les demandeurs d’emploi tous programmes confondus. Nous avons des moyens qui sont ce qu’ils sont, mais nous allons essayer d’en faire quelque chose d’utile.

Afrik.com : Sur quoi êtes-vous en train de travailler en ce moment et quelles sont vos mesures phares ?

Saïd Aidi
: Nous croulons encore sous les demandes et nous prenons le temps d’écouter, ce qui accapare une bonne partie de notre temps. Au début, c’était toute la journée. Nous en sommes encore à 4 -5 heures par jour, les employés du ministère nous sollicitent aussi. Là, nous sommes en train de mettre en place les premières mesures d’urgence, dont le contrat recherche active d’emploi, cela doit aider chaque diplômé chômeur à développer son employabilité. Il y aura un entretien au départ, ensuite on lui préconise un programme. Selon les cas de figure, cela pourra être un stage si ce qui lui manque c’est l’expérience professionnelle, dans d’autres cas ce sera une formation parce que le diplôme est déprécié par les longues années de chômage. Vous comprendrez que, par exemple pour l’informatique, un diplômé au chômage depuis 8 ans, n’est plus au fait des actualités et des exigences du moment. Pour d’autres, ce sera une reconversion dans un domaine plus adapté ou à fort potentiel. Ces chercheurs actifs d’emploi seront indemnisés pendant un an, période durant laquelle ils seront accompagnés. Nous mettrons en place des indicateurs. Au bout de 3 mois, il y aura un pourcentage à définir d’entrants qui auront trouvé un emploi. Si ce pourcentage n’est pas atteint, c’est qu’il y a besoin d’un ajustement. Nous travaillons aussi avec les entreprises sur des mesures d’incitation.

Afrik.com : Ne pensez-vous pas que le recours massif aux stages en entreprise pourraient à terme faire concurrence au recrutement direct et déprécier les salaires ?

Saïd Aidi
: L’idée c’est d’avoir des stages qui ne durent pas et ne sont pas renouvelables à souhait. Même si les cas de figure varient. Pour une personne qui a été exclue socialement par une longue période de chômage, c’est très important de se lever le matin et de partir travailler. Nous nous assurerons derrière de la régularité des horaires et des conditions de travail. Idéalement, le parcours serait celui-là : alterner le travail et la formation. C’est la formation en alternance qui n’existe pas encore en Tunisie et que nous allons créer.

Afrik.com : Est-ce que le demandeur d’emploi bénéficiant de cette mesure est obligé d’accepter le poste qu’on lui propose ?

Saïd Aidi
: L’objectif n’est pas d’obliger les demandeurs d’emploi à accepter n’importe quel poste. Les profils seront appréciés selon le cursus universitaire, la date d’obtention du diplôme, la période de chômage, l’expérience antérieure mais aussi selon les régions. Les parcours ne sont pas identiques. Ils seront peut-être amenés à se reconvertir. Nous sommes là avant tout pour les conseiller et les accompagner. Nous pouvons être amenés à dire à certains d’entre eux : Attention, si vous partez sur cette voie-là, vous risquez de ne pas développer votre employabilité. Il s’agit d’un contrat, c’est-à-dire que les bénéficiaires ont des droits mais aussi des obligations vis à vis de la collectivité qui attribue l’allocation.

Afrik.com : Comment se présentent les aides aux chômeurs créateurs d’entreprises ?

Saïd Aidi
: Sous forme d’accompagnement de formation et de prêts essentiellement. Nous avons des initiatives supportées par des fonds publics, de l’aide et de la coopération pour permettre des initiatives de relance à ceux qui souhaitent créer de l’emploi.

Afrik.com : Cela fait penser à la Banque tunisienne de solidarité (BTS) qui a fini par fonctionner comme les banques classiques alors qu’elle avait été crée pour soutenir les chômeurs..

Saïd Aidi
: Cela va changer. Tout va être réformé et nous œuvrons pour simplifier les procédures d’obtention de prêts. Dans le passé, ce n’était pas transparent, il y avait une forme de clientélisme. Les procédures peuvent être simplifiées par des décisions, mais le plus important c’est l’exécution. La seule caution qui sera exigée, sera de s’assurer que le projet soit viable, c’est la caution que je demanderai. Je ne suis pas favorable à ce qu’on demande des garanties financières vu la nature de la population ciblée. Il y aura peut-être d’autres pistes. Je ne suis là que depuis deux semaines. Il faut une reforme structurelle de ces micro-crédits et du soutien aux micro-entreprises, notamment sur des secteurs prioritaires et à fort potentiel. Comme le tourisme, l’artisanat, l’agriculture ou les services.

Afrik.com : Il paraît que les entreprises tunisiennes étaient pénalisées par rapport aux entreprises étrangères qui avaient des facilités grâce aux investissements de capitaux étrangers. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Saïd Aidi
: Non, vous vous trompez. Les mesures incitatives ne le sont pas pour les entreprises étrangères mais pour les entreprises exportatrices. Il existe un code d’incitation aux investissements censés soutenir l’exportation. Maintenant, que des irrégularités aient été constatées, c’est possible. Il y a un projet de refonte du code des investissements, je n’ai pas plus d’information au moment où je vous parle. Ce n’est pas notre ministère qui en a la charge.

Afrik.com : Avez-vous exploité les archives de votre ministère qui pourraient vous aider à connaître les défaillances et le passif de votre administration ?

Saïd Aidi
: L’urgence n’est pas là. Nous n’avons que six mois. Il y a des mesures d’urgence à prendre et des actions sur la durée pour préparer des réformes structurelles. Nous avons plus de 500 000 chômeurs dont 180 000 diplômés du supérieur. Je ne vais pas sacrifier mon énergie à expliquer des systèmes antérieurs. Je veux réfléchir, agir au présent et avancer.

Afrik.com : La composition de votre ministère cristallise beaucoup de revendications. Il n’y a qu’à voir les sit-in devant vos locaux. Avez-vous été parachuté à la tête de ce ministère ou avez-vous choisi vos collaborateurs immédiats ?

Saïd Aidi
: D’abord j’ai été nommé, pas parachuté. Sincèrement, je n’avais pas beaucoup de doutes. Et je ne sais pas pour mes autres collègues, mais j’ai été très agréablement surpris par la qualité de mes collaborateurs. Si j’avais eu le choix, j’aurais choisi la majorité de ceux que j’ai vu à ce jour en tous cas.

Afrik.com : Vous ne connaissez pas encore tous vos employés ?

Saïd Aid
: C’est un grand ministère. Il y a plus de 7 000 employés au niveau du ministère et des agences sous tutelle. La soudaineté de la nomination a fait qu’on a vite travaillé sur les mesures à prendre et passé beaucoup de temps à écouter les demandeurs d’emploi qui nous ont massivement sollicités. On les a reçus ici, tous les jours, le temps de synthétiser leurs demandes et leurs idées. Il y a encore une pression assez forte de la part des diplômés chômeurs qui nous poussent à trouver des solutions rapides. Je n’ai pas eu le temps d’aller dans les régions ou au niveau des agences, mais je vais le faire très rapidement.

Afrik.com : Justement, on rapporte qu’au niveau de certaines agences les climat est tendu. Avec les demandeurs d’emploi, les agents sont souvent agressifs. Vous pensez pouvoir compter sur tous vos éléments sans revenir sur leur passif pour appliquer vos mesures…

Saïd Aidi
: Nous allons les aider.

Afrik.com : Sans vouloir généraliser, on parle d’aider certains employés qui ont été défaillants durant des années. D’où, encore une fois, l’importance des archives qui permettront de mesurer l’efficacité des uns et des autres…

Saïd Aidi
: C’est le système qui était défaillant. Et je vous donne un indicateur. Aujourd’hui, nous avons un conseiller emploi pour 800 chômeurs diplômés. Si nous voulons fournir un service personnalisé de qualité, il faudrait un conseiller emploi pour 80 à 100 chômeurs maximum. Encore une fois, il ne faut pas généraliser. Moi, je ne porterai pas de jugement tout de suite alors que je suis encore sous pression. Je n’arrête pas de recevoir mes clients, c’est-à-dire les demandeurs d’emploi, et d’étudier différentes stratégies. Nous allons travailler sous forme de pilote par région et nous avons des objectifs chiffrés pour ainsi apprécier l’efficacité des différentes approches adoptées.

Afrik.com : Dans l’immédiat, alors que nous sommes dans l’urgence, pensez-vous que vos agents soient qualifiés pour opérer les diagnostics, bilans de compétences et autres orientations pour guider ces chômeurs ? Peuvent-ils par exemple évaluer les compétences d’un ingénieur au chômage et apprécier son domaine d’activité ?

Saïd Aidi :
Il faut savoir qu’en Tunisie, le système d’orientation n’avait pas forcément guidé ces diplômés chômeurs vers leurs secteurs de vocation. Ceux qui auraient voulu faire de l’agriculture se retrouvent parfois à faire de la philosophie, ce qui explique un peu ce décalage que nous avons aujourd’hui. A contrario, il y a des potentialités d’affaires qui ne sont pas satisfaites par manque de ressources humaines qualifiées pour le domaine en demande. Je pense que le personnel est prêt à se retrousser les manches et à travailler. Nous devons être en mesure de s’assurer que l’exécution se passe dans les meilleures conditions, de manière transparente et en rupture totale avec les pratiques du passé. Comme je vous l’ai dit, nos agents bénéficieront pour certains de formation et pourront également s’appuyer sur le monde extérieur.

Afrik.com : Vous pensez à des agences privées par exemple ?

Saïd Aidi
: Oui, entre autres, mais aussi au tissu associatif et toutes les possibilités qui nous sont offertes.

Afrik.com : Comment s’effectuera le choix de ces agences privées?

Saïd Aidi
: Par des appels d’offre avec des procédures simplifiées. En tant qu’administration, nous nous devons d’être transparents et équitables.

Afrik.com : Certains bureaux d’emploi répondraient que la priorité sera donnée à ceux qui ont pointé régulièrement. Vous imaginez bien que cela pose problème, parce qu’il aurait fallu que le système de pointage soit fiable, et que les chômeurs aient été invités à le faire.

Saïd Aidi
: Non, toutes les demandes seront traitées. Notre volonté est de servir le maximum de personnes. Les prioritaires seront ceux qui sont le plus en difficulté. Le critère du pointage antérieur ne pourra être retenu. Mais, pour le futur, il faudra qu’ils rendent compte régulièrement.

Afrik.com : Profitez-vous de la collaboration avec les autres ministères, comme le tourisme, l’ Education nationale, et l’intérieur qui annonce être en sous-effectif et en phase de recrutements.

Saïd Aidi
: Si vous parlez des recrutements dans la fonction publique, chaque ministère à la responsabilité de recruter ses agents. Par contre, ce qu’on fait de nouveau, même si cela ne relève pas de notre responsabilité, c’est que nous poussons pour que les recrutements prévus au budget 2011 soient fait plus tôt. Il y a 11 000 emplois prévus sur 2011 et nous anticiperons en plus des recrutements prévus pour 2012. Nous sommes en train d’étudier la création d’un statut de stagiaire de la fonction publique. Il s’agira de recruter en plus de ces 11 000 postes, par voie de concours, une dizaine de milliers de demandeurs d’emplois, en anticipation du budget de 2012, qui seront de fait titularisés sur 2012. Ils auront donc bénéficié sur 2011 d’une remise à niveau nécessaire. Dans ce cadre, les diplômés chômeurs de longue durée sont prioritaires.

Afrik.com : Dans le cadre de cette collaboration, vous concertez-vous régulièrement avec vos collègues ?

Saïd Aidi
: Oui, absolument. J’ai les contacts de tous mes collègues que je vois régulièrement dans un cadre formel et informel.

Afrik.com : Avez vous toutes les latitudes possibles pour travailler ? Avez-vous des limites ? Ou pouvez-vous dire que vous avez carte blanche?

Saïd Aidi
: Carte blanche dans la limite de la cohérence de l’action gouvernementale. Jusque-là, je n’ai subi aucune forme de censure et je ne fais pas personnellement dans l’autocensure.

Afrik.com : Sur la création d’emploi, le tissu des entreprises est en train de subir une sorte de décapitation, notamment à cause des sociétés soupçonnées d’accointances avec l’ancien régime.

Saïd Aidi
: C’est usuel après toutes les révolutions. Parfois c’est justifié, d’autres fois c’est moins évident. Dans tout cela, il faut éviter la chasse aux sorcières et les dérapages.

Afrik.com : Comment allez-vous communiquer? Comment garantirez vous une transparence totale ?

Saïd Aidi
: Je ne crois pas aux réponses d’attente mais aux actions. Ce sera annoncé au fur et à mesure. Je suis pour la transparence totale et nous aurons un site dédié, constamment actualisé.

Afrik.com : Et s’il y a dysfonctionnement dans votre administration malgré tout ?

Saïd Aidi
: Qu’on envoie un mail. J’ai toute confiance en l’équipe qui m’entoure, je ne veux pas devenir, moi, le sommet de tout. Mes collaborateurs travaillent aussi. Il n’y aura pas de filtre.

Afrik.com : Comment s’exercera votre contrôle ?

Saïd Aidi
: Nous sommes en passe de créer un mail collectif qui arrive donc à tout le monde, moi y compris, avec un système de boîte à idées. Le fait de décongestionner et ouvrir le ministère à ses clients, c’est-à-dire les chômeurs et les entreprises, est notre priorité absolue. Il ne s’agit pas d’écouter les chercheurs d’emploi deux semaines, puis de passer à autre chose.

Afrik.com : Six mois est-ce suffisant pour travailler sur tous ces chantiers qui sont les vôtres ?

Saïd Aidi
: Je ne sais pas, mais c’est mon mandat. Je ne fais pas de politique fiction je suis concentré sur mon mandat, je ferai de mon mieux. Par culture, et par honnêteté intellectuelle je n’annonce que ce dont je suis certain. Je suis contre les réformes populistes qui satisfont un temps, puis laissent des problèmes aux suivants.