S comme Smala

« L’Apprentissage » : un livre délicieux sur Internet, sous forme d’abécédaire, pour dire en 100 mots comment la France adopte ses enfants de migrants. « Lettres persanes » d’aujourd’hui qui seraient écrites par une enfant de migrants, petit manifeste sur la double identité culturelle des Français d’origine étrangère, l’initiative de la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a séduit Afrik.com qui a décidé de vous offrir deux mots par semaine. A savourer, en attendant la parution du livre…

De A comme Accent à Z comme Zut, en passant par H comme Hammam ou N comme nostalgie, 100 mots pour un livre : L’apprentissage ou « comment la France adopte ses enfants de migrants ». Une oeuvre que la journaliste/auteur Nadia Khouri-Dagher a choisi de publier d’abord sur Internet. Un abécédaire savoureux qu’Afrik a décidé de distiller en ligne, pour un grand rendez-vous hebdomadaire. Une autre manière d’appréhender la littérature…

S

Smala

Pour Brigitte Petithomme

Une poire, deux bananes, une demi-livre de champignons, un bifteck, une demi-baguette: c’est en faisant son marché que ma mère découvrit, dès notre arrivée, une donnée sociologique qui différenciait radicalement nos pays arabes de la France: la taille des ménages. Et pour vous, ce sera quoi?

Ce fut l’un de ses premiers étonnements, et qu’elle contait le plus souvent à nos visiteurs venus de là-bas, les premières années: « vous vous rendez compte, au début quand j’entendais des clients dire au marchand « un », « deux », je pensais qu’ils voulaient dire un kilo, deux kilos, mais non: c’est une pomme, deux citrons qu’ils achetaient! »

En Orient, on vit souvent en smala, et cela était encore plus vrai dans les années 60, enfants plus nombreux qu’ici, plusieurs générations souvent sous le même toit, enfants mariés qui passent déjeuner ou dîner, amis venus à l’improviste et qu’on convie à rester. Résultat: on fait les courses en grand, légumes et fruits en quantité – et nos cuisines sont grandes, à la taille de ces familiaux repas, comme en France rurale autrefois.

Le contenu des couffins, des frigos, des placards de cuisine, en dit long sur les cultures, leur rapport à la nourriture, qui est à la fois rapport aux autres, à ceux qui vivent avec soi, rapport à l’économie, rapport à demain – le placard de cuisine, un concentré de philosophie de vie.

De la même façon, lorsque petite fille je découvris les placards à provision chez mes copines de classe, je fus bien étonnée: il y avait là de quoi nourrir la famille pendant des mois entiers ! En banlieue, dans les maisons individuelles, le garage sert souvent de réserve alimentaire, et je restais éberluée devant ce que je voyais: des kilos de pommes de terre que les familles achetaient par gros sacs entiers; des dizaines de boîtes de conserve de légumes de toutes sortes; des kilos de riz et de pâtes; des litres de jus de fruits, de cocas, de sodas; bref des rayonnages entiers emplis de réserves alimentaires qu’il ne nous serait jamais venu à l’idée de pareillement stocker. « C’est l’influence de la guerre », nous répondait-on souvent lorsque nous nous étonnions ce cette manière toute particulière d’acheter et de conserver chez soi. Expression en tout cas d’une peur de manquer qui nous était totalement inconnue, et qui, bien plus que les effets d’une guerre (la deuxième mondiale) déjà loin dans les esprits dans les années 70, symbolise aujourd’hui pour moi plutôt un besoin de sécurité, la peur du lendemain, comme de posséder son logement plutôt que de le louer, que nous, nomades venus d’Orient, ne partagions pas, ou sans doute pas encore: Inch Allah était notre inconsciente et atavique devise.

Mon amie Babette, qui m’aida dans un déménagement, s’étonna: nos placards de cuisine étaient si différents! Les miens contenaient un placard entier d’épices et de condiments nécessaires à notre cuisine orientale, des dizaines de bocaux à épices, de la tehina (pâte de sésame), du zaâtar (thym à tartiner), des eaux de rose et de fleurs d’oranger, du jus de grenade, de la menthe séchée, …. Mais je ne stockais pas des kilos de pâtes, de riz, de jus de fruits, de biscuits, et autre épicerie sèche dont abondent les placards de cuisine en France, comme s’il s’agissait de soutenir un siège de plusieurs mois. Chez nous, on fait son marché en grand. Mais on ne stocke pas. D’ailleurs notre régime alimentaire, méditerranéen, est surtout basé sur des légumes et fruits frais en quantité, qu’on ne saurait stocker.

Devine qui vient manger? C’est aussi en analysant qui vient manger dans les maisons que l’on apprend bien des choses sur les cultures locales. Chez nous, lorsque j’étais enfant, nous avons continué à vivre comme au Liban, en recevant toujours un monde fou à manger: parents débarqués du Liban, voisins, amis de là-bas ou d’ici, copains et copines de classe des enfants,… J’ai peu de souvenirs de déjeuners les week-ends en « famille mononucléaire »: toujours me semble-t-il il y avait au moins quelqu’un en plus, comme, aujourd’hui à Tunis, dans la maison de mon amie Amina, qui m’accueille l’été, il y a chaque jour, à midi ou le soir, quelqu’un en plus au moins qu’on retient avec nous ou qui est invité. La légendaire hospitalité orientale n’est pas légendaire: elle est bien réelle au contraire, et j’aime à penser que j’en ai hérité.

Une poire, deux bananes, une demi-livre de champignons: si j’avais un souhait pour mes vieux jours ce serait celui-ci: de ne jamais avoir à faire mon marché en petites quantités, comme je le vois faire par des femmes âgées ici quelquefois, de vivre dans une maison où toujours passe du monde, où toujours l’on reçoit, comme chez nous, comme chez moi, comme dans nos smalas.

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