
Réunis à Abidjan pour le premier Forum régional de l’eau de l’Afrique de l’Ouest, États et institutions régionales veulent faire d’une dépendance géographique un outil de coopération. Mais le vrai test de cette ambition se joue moins dans les 28 bassins partagés de la région que dans la relation, aujourd’hui rompue sur le plan politique, entre la CEDEAO et les trois pays de l’Alliance des États du Sahel.
Les tensions diplomatiques peuvent interrompre une coopération ou fermer une frontière. Elles ne changent rien au tracé d’un fleuve, qui continue de relier des pays parfois brouillés entre eux.
C’est tout l’enjeu du premier Forum régional de l’eau de l’Afrique de l’Ouest (FREAO), organisé les 24 et 25 septembre à Abidjan sous le thème « Valorisons l’eau pour transformer l’Afrique de l’Ouest » et porté par la CEDEAO, l’UEMOA, le CILSS et la Côte d’Ivoire.
L’Afrique de l’Ouest compte 28 bassins hydrographiques transfrontaliers, qui couvrent environ 71 % de son territoire. A l’exception du Cap-Vert, chaque État de la région partage au moins un cours d’eau avec un voisin. Le Niger, le Sénégal, la Volta ou le lac Tchad concernent chacun plusieurs pays, avec des conséquences directes sur l’irrigation, l’hydroélectricité, la pêche ou la gestion des crues.
L’AES, cas d’école pour l’hydro-diplomatie
C’est pourquoi la situation politique régionale vient percuter la vitrine du Forum. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont officialisé le 29 janvier 2025 leur retrait de la CEDEAO, après l’avoir annoncé un an plus tôt, pour se constituer en confédération autonome, l’Alliance des États du Sahel (AES). Cette rupture est présentée par ses dirigeants comme « irréversible » et s’accompagne d’un éloignement politique et sécuritaire assumé vis-à-vis de l’organisation ouest-africaine.
Sur le papier, cette fracture aurait de quoi compliquer la « coopération transfrontalière par-delà les évolutions géopolitiques » que revendique le FREAO, le Centre de gestion des ressources en eau, qui coorganise l’événement, est une structure de la CEDEAO elle-même. Pourtant, le fleuve Niger ne se gère pas à l’échelle de la CEDEAO, mais à celle de l’Autorité du bassin du Niger (ABN), une institution plus ancienne, créée en 1964, et plus large : elle réunit neuf États, dont le Cameroun et le Tchad, qui n’ont jamais appartenu à l’organisation ouest-africaine. Le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO ne les fait donc pas sortir de l’ABN, ni des instances techniques de gestion du fleuve.
Les trois pays de l’AES restent par ailleurs membres de l’UEMOA, l’union monétaire ouest-africaine, distincte de la CEDEAO. C’est précisément à ce titre qu’ils sont annoncés comme parties prenantes du FREAO. C’est une manière de faire passer la coopération hydrique par des canaux institutionnels que la rupture politique n’a pas atteints.
Le Forum d’Abidjan devient ainsi, sans l’avoir cherché, un test grandeur nature d’une gestion technique du fleuve, adossée à des institutions plus anciennes que les blocs politiques actuels. Mais peut-elle continuer de fonctionner alors que ses membres ne siègent plus autour de la même table diplomatique ? La réponse se mesurera moins aux discours de ce 25 septembre qu’à la présence effective, ou non, de délégations maliennes, burkinabè et nigériennes dans les sessions techniques du Forum.
Un enjeu agricole et énergétique
Au-delà de la question institutionnelle, l’accès à l’eau potable n’est qu’une partie du problème. Dans une région encore largement dépendante de l’agriculture pluviale, l’irrigation et la maîtrise des ressources hydriques conditionnent directement la sécurité alimentaire alors que les barrages hydroélectriques relient, eux, énergie, agriculture et aménagement du territoire. C’est un lien que le Forum aborde dans ses travaux sur le nexus eau-énergie-alimentation-environnement et sur le financement des infrastructures hydrauliques, des besoins qui restent insuffisamment couverts dans plusieurs pays de la région.
L’épisode de l’AES illustre une dynamique plus large car dans une Afrique de l’Ouest où plusieurs cadres politiques régionaux se sont fragilisés ces dernières années, la gestion des fleuves impose une forme de continuité que la diplomatie, elle, ne garantit plus. Des gouvernements en rupture ouverte doivent malgré tout continuer à échanger sur les niveaux d’eau, les crues ou les usages agricoles partagés, ne serait-ce que par nécessité technique.




