Rumba congolaise : la renaissance ?

Comme une peau de chagrin, la rumba congolaise se réduit à une somme nulle. A l’aube du 21è siècle, elle n’existe plus qu’à travers ses merveilles du passé. Aussi, pour tenter de la ressusciter, un homme, Maurice Nguesso, Président de la Chambre de Commerce France-Congo, PDG de MNCom et Président d’honneur du FEMOCA (Festival des musiques du continent africain), multiplie les initiatives. D’abord, à la Case de Moussa, à Paris, il y a eu la rencontre des artistes du Bassin du Congo (28 février 2010). Ensuite, ce samedi 12 juin, le Showcase Live Club de Paris donne le top départ de Paris-Rumba, un événement animé par quatre groupes musicaux : Rumba ya Dino (Dino Vangu, Olivier Tshimanga, Fidèle Zizi) ; Likembé con Salsa (Don Fadel, Willy Morreno) ; Kékélé (Papa Noël, Loko Massengo, Nyboma, Faya Tess, Bumba Massa, Théo Blaise Nkounkou) ; Odemba (Dizzy Madjeku, Joscky Kiambukuta), etc.

Ecouter des chansons telles Mamou et Carte Postale de Youlou Mabiala, Non de Luambo Makiadi, etc., c’est plonger au cœur du laboratoire de la musique congolaise. Ce n’est un secret pour personne, la Rumba congolaise gît dans un coma dans lequel l’ont plongée plusieurs facteurs, dont la fermeture de l’Industrie du Disque Africain (IAD). Les mélomanes de cette musique et cette danse, née au Congo (Rumba vient du mot Kongo Nkumba : danse du nombril), attendent la renaissance comme les chrétiens attendent la Pâques, la fête de la résurrection de Jésus. D’ores et déjà, les fidèles mélomanes de Paris seront gâtés par le FEMOCA, une fois par année. « La Rumba congolaise est plus que jamais présente », s’enthousiasme Mbuet Madiela, manager et l’un des producteurs du festival. Et d’ajouter : « C’est une nouvelle page de l’histoire de la Rumba qui est en train de s’écrire à Paris, capitale mondiale des arts. » Et ce n’est pas Maurice Nguesso, possédé par la Rumba depuis toujours et fondateur de l’orchestre Tembo de De La Lune et Ange Linaud, Président du Club Salsero avec entre autres Ndalla Gray, qui dira le contraire… Dom Pedro, cinéaste ayant réalisé un film sur Rido Bayonne et entrepreneur de spectacles, membre actif du FEMOCA, croit lui aussi dur comme fer en la reconquête du terrain perdu par la Rumba. « C’est une marche à reculons, un retour aux sources », lâche-t-il. En Afrique, ajoute-t-il, très souvent, on n’est pas contemporain de son temps : « Nos pas sont réglés sur ceux du passé. » Tel a toujours été le cas. La musique du passé, contrairement à celle du troisième millénaire, se caractérise par son intemporalité. Elle fait vibrer aussi bien ceux qui l’ont vécue que ceux qui ne la connaissent pas. Ce n’est pas un hasard si, durant les noces, les mariés choisissent toujours Ma belle Amicha de Théo Blaise Nkounkou et Yamba Ngai de Tabu Ley et M’Bilia Bel, pour symboliser leur union.

Non, le FEMOCA n’a pas tort de parler de l’intemporalité de la Rumba. Mais ces bénédictins esquivent une question importante : suffit-il d’organiser un concert à Paris pour que la Rumba reconquière, petit à petit, ses lettres de noblesse ?

Une armée décimée

Certes, il y a quelque chose de grandiose à exhumer du Père Lachaise culturel les grands noms de la Rumba congolaise. Les mélomanes redécouvriront les Loko Massengo, Fidèle Zizi, etc. ! « A travers ces musiciens, c’est la Rumba qui vit », tente de justifier Mbuet Madiela. Hélas ! Les musiciens qu’il évoque sont des combattants éreintés, dépourvus de minutions. Face aux « Rambo » du Ndombolo et du Coupé-Décalé, les « anciens combattants» battront vite en retraite. La France n’a pas réussi à ces « Tango ya ba wendo », peut-être à cause de la rupture opérée avec la source congolaise, mais aussi de l’abus du Camembert, du Bordeaux… Des décennies ont passé sans un album digne de ce nom, et il est à craindre qu’il ne reste plus rien de leur voix. D’ailleurs, qui est capable de reconnaître leur timbre ? Beaucoup de ces « has been » ont eu la chance de travailler à Kinshasa, Mecque de la rumba, et au côté d’un prophète : Luambo Makiadi. Chacun se souvient de Likambo ya Ki céfé de Michel Boyibanda, Kamikaze de Youlou Mabiala. Pourquoi ne pondent-ils plus des chansons de cet acabit ? Soit parce qu’ils n’ont plus d’inspiration, soit parce que le Grand Maître n’est plus. Les Loko Massengo, Fidèle Zizi, Michel Boyobanda ont, sans aucun doute, considéré la musique comme une passion et non comme une vocation. Et c’est là où se situe la fausse note historique. Perfides, ils ont donné soif à toute une société sans avoir les moyens de l’étancher. Il eût fallu donc les laisser dans leur cimetière doré, au lieu de réincarner leurs physionomies sur les bords de la Seine. Le meilleur moyen de ne pas encourager un paresseux, c’est de l’ignorer. Quand il se rendra compte qu’on ne s’intéresse pas à lui… il se réveillera.

La solution se trouve dans le soutien et l’encadrement des jeunes talents. Ils sont légion, dans les deux Congo, ceux qui veulent plonger dans le Jourdain de la Rumba ; ils sont nombreux ceux qui veulent donner un bain de jouvence à la bonne musique, celle qui fait danser mais aussi qui réconcilie l’homme avec lui-même et l’environnement.

Un imparfait du subjonctif

« Notre époque ne fait plus de musique. Elle camoufle par du bruit la solitude des hommes en leur donnant à entendre ce qu’elle croit être de la musique », dixit Jacques Attali dans Le Bonheur, la vie, la mort, Dieu… de Jean-Yves Boulic. Oui, le Ndombolo, de même que son cousin le Coupé-Décalé, sont deux « imparfaits du présent », un Malaise dans la civilisation (Freud), des musiques et des danses qui brillent plus par le vacarme que par la rigueur. Une auberge de thuriféraires, et pour cause, comme pour exister, c’est une litanie de noms – le général Napoléon par-ci, le général Bonaparte par-là ; son Excellence Makoko par-ci, son Excellence De Brazza par-là ; le ministre des routes par-ci, le ministre des ravins par-là, etc. D’aucuns pensaient qu’avec Wake Up, un ouragan merveilleux de Koffi Olomidé Rambo et Papa Wemba, le Ndombolo régnerait à jamais dans le diapason universel. En vain. Depuis, l’encéphalogramme du tempo est plat. Le contenu musical est vide mais surtout lourd de flagornerie. Ils sont vulgaires comme peuvent l’être ceux qui repoussent loin les limites de l’éthique et de la rationalité. Pis, leurs auteurs ont épousé l’arrogance et l’impolitesse. Contrairement à ce qui est affiché, ils ne montent sur scène qu’à 4, 5, 6 heures du matin, à l’heure où se couche « la Chouette de Minerve ». Il faut être un hérétique pour assister à ces concerts. L’oiseau de Minerve, disent les philosophes, se lèvent à la tombée de la nuit, période où ses sens s’éveillent.

Pour stopper le brasier de la crise économique des années 1930, John Keynes, dans sa Théorie générale, prônait « l’euthanasie des rentiers ». Dieu sait s’il avait raison ou pas. Les « rentiers » sont comme les activistes du Ndombolo : seule compte la rentabilité pécuniaire ou financière. De même que les banquiers sabrent le champagne en pleine crise financière, les acteurs du Ndombolo jubilent dans le désert musical, comme Néron jouant de la lyre au moment de l’incendie de Rome. « L’euthanasie » du Ndombolo et, à long terme, celle de ses auteurs-thuriféraires, s’impose.

Non, le Ndombolo et le Coupé-Décalé ne sont pas la musique ; c’est, pour reprendre Shakespeare, « beaucoup de bruit pour rien » : Les deux cousins musicaux se déclinent en minuscule. La Rumba, elle, s’articule en majuscule.

De la rumba, on dit qu’il s’agit d’un livre dont les chapitres s’ouvrent avec des points d’exclamation et finissent avec les points de suspension, indicateurs d’une lecture infinie. La topique de ses couplets se décline au présent de la passion, parfois au futur immédiat, et toujours au futur utopique. Oui, la Rumba est un imparfait du subjonctif, plongeant ses racines dans l’intemporalité de l’imaginaire.

L’exigence, toujours l’exigence. Le FEMOCA et son président Maurice Nguesso l’ont compris. Ouf !