Royaume-Uni: le chômage et la précarité poussent les jeunes dans la rue

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Chercheur au Centre national de recherche scientifique (CNRS), Michel Fize est spécialiste des questions de l’adolescence, de la jeunesse et de la famille. Il a publié plusieurs ouvrages dont notamment Père et fils et L’adolescent est une personne… normale. Dans cette interview, il analyse la situation de la Grande-Bretagne dont plusieurs villes sont secouées depuis quatre jours par des émeutes d’une ampleur sans précédent. Il fait également le parallèle avec les troubles de 2005 dans les banlieues françaises.

La mort jeudi, sous les balles de la police, de Mark Duggan, un jeune Britannique noir de 29 ans a été l’élément déclencheur dans les banlieues britanniques, des plus graves émeutes connues en Angleterre depuis trente ans. Parties du quartier populaire et multi-ethnique de Tottenham, au nord de Londres, les violences se sont propagées dans des quartiers parfois réputés aisés, de différentes villes du pays. Le scénario ressemble étrangement aux émeutes de 2005 dans les banlieues françaises. C’est en fuyant des policiers, le 27 octobre 2005, que Bouna Traoré et Zyed Benna, deux adolescents de Clichy-sous-Bois s’étaient réfugiés dans un transformateur, où ils avaient trouvé la mort par électrocution. On sait la suite. Sociologue au Centre national de recherche scientifique (CNRS), où il est spécialiste de l’adolescence, de la jeunesse et de la famille, Michel Fize compare les deux situations. Il explique que loin d’être une affaire communautaire, le conflit est avant tout, des deux côtés de la Manche, économique et social.

Afrik.com : La mort de Mark Duggan a-t-elle causé les émeutes graves qu’on observe au Royaume-Uni ?

Michel Fize :
La mort de ce père de famille de 29 ans, appartenant à la communauté antillaise, a agi comme un détonateur sur un fond connu. Totteham est l’un des quartiers les plus pauvres du pays. Il concentre misère et trafics, notamment le trafic de drogue. Des démêlés avec la police, le sempiternel conflit entre les Jeunes et les policiers. Il s’agit d’un terreau favorable à ce type de soulèvement. La mort tragique de Mark Duggan a servi d’étincelle.

Afrik.com : En 2005 en France, la mort accidentelle de deux jeunes avait provoqué des soulèvements inhabituels. Mêmes causes, mêmes effets?

Michel Fize :
Londres_emeutes.jpg Les Jeunes se situent dans la même situation de précarité et de chômage quelque soit le régime politique. Cela vaut pour les Anglais, les Français, les Tunisiens ou les Grecs. Il y a une jeunesse qui est durement frappée par ces fléaux que les États n’arrivent pas à gérer. Les Anglais ont découvert durant les émeutes de ces derniers jours la présence de très jeunes participants qui ont moins de 13 ans. Ce fut le cas en France en 2005. En outre, dans les deux cas, les émeutiers se sont attaqués, notamment à Clichy, à un certain nombre de symboles commerciaux. Il y a eu des scènes de pillages de magasins, alimentés par un effet de foule qui accroît la violence. Mais le phénomène est plus spectaculaire à Londres où les banlieues sont situées à l’intérieur de la capitale. La troisième similitude est du côté politique. Les jeunes Anglais comme les jeunes Français se sentent rejetés, abandonnés, sans avenir et mal formés. C’est cette grande angoisse qui engendre une grande haine vis-à-vis de la société. Durant les émeutes en 2005, l’opposition française n’a pas tenu un discours de gauche, différent de celui du ministre de l’Intérieur à l’époque, Monsieur Sarkozy. Il y avait un accord tacite selon lequel ces jeunes étaient des voyous, notamment pour la droite.

Afrik.com : Qui sont ces jeunes qui affrontent la police en Grande-Bretagne ?

Michel Fize :
En Grande-Bretagne, on a dépassé l’hypothèse d’un conflit multi-culturaliste. Parmi les émeutiers, il y a des jeunes qui ne sont pas Antillais. L’embrasement dépasse largement le cadre des minorités ethniques. Aujourd’hui, l’angoisse touche aussi les jeunes diplômés, même très diplômés, Blancs comme Noirs.

Afrik.com : Quel est le profil des émeutiers ?

Michel Fize :
Des études ont été faites en France sur la question. Au discours politique qui disait que c’était des voyous, on s’est rendu compte que la plupart des émeutiers n’avaient pas été condamnés auparavant. Généralement les émeutiers sont pour la plupart des Jeunes insérés, au moins scolairement, qui ont envi de participer à la contestation, avec d’autres personnes qui sont, elles, dans des situations plus précaires. Il n’ y a pas d’un côté, les voyous et les violents et, de l’autre, les bons jeunes. Ces évènements peuvent traduire chez eux une conscience politique qui n’est pas idéologique. Personne ne se réclame de Marx ou de Che Guevara. Il peut s’agir de la dénonciation d’une société qui étale des richesses auxquelles beaucoup ne peuvent accéder. La violence est un recours plus ou moins utilisé lorsque l’on n’a pas la faculté d’exprimer clairement ses revendications.

Afrik.com : Peut-on parler de logique communautaire chez les émeutiers ?

Michel Fize :
Vous m’auriez posé la question, il y a vingt-cinq ans, je vous aurais dis oui. Mais aujourd’hui, la réponse est non. On a dépassé la logique communautaire. Nous nous situons dans une explication économique et sociale. Ces Jeunes sont des exclus. Même si dans les rapports avec la police, les jeunes de couleur sont davantage en butte avec l’hostilité policière. Le racisme dans la police anglaise est avéré.