Risque d’un « vote religieux » contre Abdoulaye Wade ?

Penda Mbow

Penda Mbow et Abdou Aziz Kébé enseignent l’Histoire à l’Université de Dakar, au Sénégal. Pour Afrik.com, ils analysent le récent dérapage du président Wade, qui a ému les religieux de tous bords de son pays, en déclarant publiquement que « Jésus n’est pas Dieu ». Les deux universitaires apportent leur éclairage sur les incidents qui ont suivi la sortie du président. Ils reviennent aussi sur la décision de Me Abdoulaye Wade de créer un ministère consacré aux religions, et évaluent les risques d’une instrumentalisation de la religion par ce dernier, comme moyen de légitimation et de conservation de son pouvoir. Interview croisée.

Le président Sénégalais, Abdoulaye Wade, musulman, a le 28 décembre, provoqué des remous dans la société sénégalaise, en mettant en doute le caractère divin de Jésus alors qu’il défendait publiquement la construction du monument controversé de « la Renaissance africaine ». Dans ce pays réputé pour sa tolérance religieuse, l’islam majoritaire (plus de 90% de la population) côtoie le christianisme dans une parfaite symbiose, on a, pour la première fois, assisté à une émeute de nature religieuse, lorsqu’une manifestation de jeunes chrétiens dans les rues de Dakar a été réprimé par les forces de police. Déjà opposés à l’édification de la statue litigieuse, de nombreux imams ont montré leur solidarité vis-vis des chrétiens choqués. Ils ont appelé à sanctionner Abdoulaye Wade qui, à 83 ans, envisage de briguer un nouveau mandat. Dans la foulée, le président a créé, le 6 janvier, un ministère des Affaires religieuses. Fait inédit depuis l’indépendance du Sénégal. Contactés par Afrik.com, Mme Penda mbow, professeur d’histoire à l’Université Cheik Anta Diop de Dakar, et auteure de nombreux travaux sur la religion au Sénégal et M. Abdou Aziz Kébé, qui dirige le Centre de Recherche Islam Sociétés et Mutations – de l’Ecole doctorale ETHOS de la même université, analysent cette actualité.

Afrik.com : Comment analysez-vous la décision du président Wade, de créer un ministère des religions?
Penda Mbow_ Penda Mbow
: Je ne sais vraiment pas si cette décision est opportune mais cela prouve au moins une chose: le président Wade, à force d’actionner le levier religieux, a fini par créer une véritable confusion qui risque de remettre en question l’équilibre sur lequel repose le pays. Cette nomination montre simplement une volonté de sortir de cette situation et de mieux gérer les relations avec les groupes religieux qui mettent beaucoup de pression sur l’Etat.

Abdou Aziz Kébé : Je crois que la création de ce ministère peut être intéressante si l’on en juge par la spécificité des religions au Sénégal. Ici, les religions ont une importante empreinte dans la vie des sénégalais et des sénégalaises. Leur emprise sur les populations se voit dans les structures d’encadrement comme les Dahiras pour les confréries et dans les organisations laïques pour l’Eglise catholique. Leur influence est telle qu’elles sont des interlocutrices de l’Etat et tous les hommes politiques les courtisent. Il faut ajouter à cela les nombreuses manifestations des religions auxquelles l’Etat doit apporter sa logistique et son soutien financier, sans qu’il y ait une traçabilité de tout cela ni un contrôle des députés ou des citoyens. Tout cela mérite qu’on y apporte un regard rationnel pour rendre efficace l’intervention de l’Etat dans le respect des règles de transparence et de bonne gouvernance, dans le respect de l’autonomie des religions et la laïcité. Il faut dire que c’est une revendication assez vieille des acteurs religieux au Sénégal. Ce qu’il faut éviter, c’est de donner l’impression qu’il s’agit d’un ministère de l’islam ou des confréries.

Afrik.com : Cette décision a-t-elle un lien avec les récents incidents autour de la statue de la Renaissance africaine?

Penda Mbow :
Evidemment. Avec la crise résultant des réflexions du Chef de l’Etat sur l’Eglise, on s’est rendu compte qu’on venait de franchir le rubicond.

Abdou Aziz Kébé_ Abdou Aziz Kébé : De toute évidence, ces incidents ont peu ou prou influencé cette décision. Et cela risque de réduire sa crédibilité et son acceptabilité par les citoyens. Il y a risque d’effet pervers car on pourrait ne pas voir l’ampleur de la tâche qui attend le nouveau ministre qui a le profil de l’emploi. Cette proximité avec les incidents cités, risquent de voiler tout le bénéfice qu’il y aurait à rationnaliser les rapports de l’Etat avec les religions, du point de vue de son intervention comme du point de vue de la nécessité de délibérer pour trouver des points de consensus sur certaines questions importantes pour la construction d’un Etat moderne.

Afrik.com : Le dérapage du président Wade qui a dit que « Jésus n’est pas Dieu » était-il calculé?

Penda Mbow :
Non, cela prouve simplement un déficit de culture religieuse d’une part, et d’autre part l’agacement de Wade face à une Eglise qui ne lui est pas soumise parce que soucieuse de son autonomie.

Abdou Aziz Kébé : Ce serait une grave erreur que de croire que les propos du Président fussent calculés. Le Président ne peut pas provoquer un autre séisme après celui provoqué par ses propos à l’endroit des imams qu’il aurait accusés d’ignorer leur propre religion. Je crois que le Président n’a fait aucun calcul en tenant ces propos, il était dans une logique de comparaison pour défendre son monument. Malheureusement, il n’a pas apprécié le poids de ces mots et la teneur de ces propos pour le credo catholique.

Afrik.com : De nombreux imams s’opposent à la construction de la statue de la Renaissance africaine. Comment expliquez-vous leur attitude?

Penda Mbow :
Face à cette réaction, il y a plusieurs lectures mais une chose est sûre, le rejet de toute forme d’arrogance incarnée par ce monument qui est le symbole de la patrimonialisation de l’Etat. A force de l’avoir entendu convoquer la religion dans ses faits et gestes depuis 2000, beaucoup pensent que c’est à partir de la religion qu’il faut l’affaiblir surtout qu’il a avoué publiquement un passé maçonnique. Pour d’autres religieux, dire le contraire au rejet de la structure à partir d’arguments religieux, c’est faire preuve de laxisme. La surenchère sur le plan religieux est un moyen de légitimation au sein de la société, de justification de son statut de prédicateur, de guide religieux. La religion est devenue la référence la plus importante dans la société sénégalaise et se positionner dans l’espace public signifie s’octroyer une aura, un charisme à partir de la religion.

Abdou Aziz Kébé : Même si on n’est pas d’accord sur la caractérisation idolâtre de ce monument, il faut dire que l’attitude des imams est tout à fait compréhensible. Ils sont dans leur rôle en tant que guides religieux. Leur rôle est de prévenir et d’alerter. Or, cette statue ne symbolise rien dans ce que l’Afrique exalte en termes de valeurs, encore moins l’islam. Tout au contraire, elle est, avec la toute petite tenue qu’elle arbore, le contraire des valeurs auxquelles les traditions africaines et musulmanes invitent. Ceci, dans une situation où d’autres priorités empoignent les citoyens. L’érection d’une telle statue, après que d’autres furent érigés, dans une cadence entre 2000 et maintenant, les entraîne à prendre de telles positions puisque l’islam enseigne de recommander le bien et d’interdire le blâmable. Et cette statue sur une position aussi éminente, avec une taille si proéminente, met en relief la nudité des corps que l’islam sacralise. C’est tout cela croisé qui fait que les critiques des imams soient compréhensibles.

Afrik.com : Ces mêmes imams se sont montrés solidaires des chrétiens lors du dérapage du président, qui est lui-même musulman. Pourquoi selon vous?

Penda Mbow :
Il est vrai que les imams se sont peu exprimés sur le débat, ce qui n’enlève en rien leur solidarité vis-à-vis de l’Eglise. Les Musulmans dans leur immense majorité ont condamné l’attitude et les propos du président de la République.

Abdou Aziz Kébé : Les Sénégalais et les Sénégalaises sont toujours solidaires devant l’injustice. Ici, le problème n’est pas de se mettre à côté d’un musulman contre des catholiques. Il s’agit de défendre des principes de solidarité et de respect de la foi d’autrui. Le sentiment que les chrétiens sont agressés dans leur credo justifie cet élan de solidarité, puisque les deux religions vivent en parfaite cohabitation.

Afrik.com : Le Sénégal est généralement présenté comme un pays où les religions se côtoient en paix. Comment expliquez-vous les incidents liés à la présidence de Me Wade?

Penda Mbow :
Effectivement le Sénégal est connu pour la tolérance de son peuple, la cohabitation entre ses confessions religieuses. Ce qui s’est passé reflète une certaine déstabilisation du président de la République par les critiques acerbes à l’endroit du monument de la Renaissance africaine.

Abdou Aziz Kébé : C’est que depuis l’avènement de l’alternance, il y a un changement de style dans la gouvernance de l’Etat à l’endroit des religions. Le fait que le Président affiche son appartenance confrérique sans aucune délicatesse irrite quelque peu les autres. Et cela est de nature à tendre les rapports avec les autres religions et confréries. Le danger d’une telle situation, c’est que cela crée pour les uns un sentiment de « peuple élu » et pour les autres un sentiment d’isolement et d’ostracisme. Ce qui cause les protestations feutrés ou publiques.

Afrik.com : Y a-t-il dans ce contexte risque de conflits religieux?

Penda Mbow :
Non, le niveau de citoyenneté est assez élevé et le peuple sénégalais est mûr. Même avec la crise casamançaise, on a pu lui éviter tout caractère religieux.

Abdou Aziz Kébé : Je ne sais pas. On ne sait pas ce que de telles situations sont capables d’engendrer. Tout ce que l’on sait c’est que l’amoncellement des frustrations et de l’irritation des uns et des autres, le sentiment que l’on assiste à une sorte de maillage de l’Etat et de toutes les positions institutionnelles significatives par une famille confrérique au détriment des autres segments qui composent la nation, ne sont pas pour créer la sérénité durablement. A la longue, cela peut créer un déliement de la nation qui voit les entités s’opposer au lieu de s’intégrer.

Afrik.com : Les imams ont appelé à voter contre Abdoulaye Wade. Cela pourrait-il le desservir lors de la prochaine présidentielle?

Penda Mbow :
Oui, je pense qu’en 2000, Wade a été élu par des citoyens conscients et les consignes religieuses ont cessé d’être opératoires, au moins depuis 1993. Mais, une fois Wade élu, il a actionné à nouveau la religion, en pensant que seule son instrumentalisation lui assurera la pérennité. Il érigea, une Confrérie (celle à laquelle, il appartient) en confrérie d’Etat et rendit au communautarisme, toute une dimension référentielle.

Abdou Aziz Kébé : Les imams sont libres de voter pour le candidat de leur choix. Dans toutes les démocraties, les groupes de pression demandent à voter pour le candidat qui sauvegarde leurs intérêts et fait avancer leur cause. Pour ce qui concerne les sénégalaises et les sénégalais, le mot d’ordre des chefs religieux n’opère plus. Cependant, avec les imams cela pourrait se présenter autrement. En effet, ils ont la caractéristique de ne pas être un groupe confrérique d’une part et d’autre part, ils ne donnent pas un mot d’ordre, ils documentent leurs points de vue et ils sont proches des revendications des populations. De toutes les façons, c’est un élément de mutation dans la société sénégalaise. Le fait que les imams s’impliquent dans les revendications des populations et la défense de leurs intérêts figure comme un transfert des obligations des confréries qui, à force de se familiariser avec le pouvoir, semblent s’être émoussées. Cela pourrait donner à l’action des imams une aura d’héroïsme et de fidélité au message prophétique. Dans la tradition islamique figure cette sentence qui semble illustrer la situation : « les oulémas sont les héritiers des prophètes tant qu’ils ne se sont pas familiarisés avec les gouvernants. S’ils se familiarisent avec eux, ils ont trahi les prophètes, alors méfiez-vous d’eux ».

Afrik.com : Quel est l’incidence des religions dans le vote des sénégalais?

Penda Mbow :
En 2007, notre organisation, le Mouvement citoyen, a fait une grande enquête sur le vote des jeunes en milieu urbain ; chez cette frange qui constitue une part très importante de l’électorat, la religion intervient très peu dans le choix mais à force de l’instrumentaliser, on risque de se déterminer vis à vis de Wade en fonction de sa confession ou de sa confrérie.

Abdou Aziz Kébé : Depuis, 1988, la religion perd pied dans l’influence du vote. Cela s’est exacerbé depuis lors jusqu’aux dernières élections. Cependant, avec les mutations actuelles, on ne sait pas si les frustrations des uns et des autres dans la sphère religieuse en face du sentiment de contrôle de l’Etat par la famille confrérique qui a les faveurs du Président, ne va pas cristalliser les votes. Les uns votant pour les intérêts acquis qu’ils justifient par la baraka de leurs marabouts et les autres exprimant leurs suffrages pour la prise en compte de leurs intérêts et leur repositionnement dans les rapports avec l’Etat. Ceci est d’autant plus à surveiller que le Président de la République a publiquement lancé un défi comme quoi ce sont ses propres autorités confrériques qui élisent. Que feront ses confrères ? Vont-ils chercher à le conforter ? Vont-ils courir le risque qu’il soit contredit ? Que feront les autres ? Vont-ils contribuer à valider ses propos au risque de se voir marginaliser davantage ? La façon dont le Président va gérer ce qui reste de son mandant sera édifiante.