Rida Lamrini, ou la lucidité d’une parole libre

Le pourfendeur des injustices sociales enfonce le clou. En livrant un feuilleton acide aux lecteurs de l’Economiste,  » Les Rapaces de Casablanca « , l’auteur plaide pour une mutation plus juste de la société marocaine.

Les lecteurs du journal marocain  » L’Economiste  » ont pu se régaler, cet été, à la lecture du feuilleton de Rida Lamrini,  » Les Rapaces de Casablanca  » : la plume du romancier y jouait commodément d’une ironie qui met au vif les plaies de la société marocaine. Cette publication quotidienne nous a rappelé la lecture, il y a quelques mois, d’un livre décapant que le même auteur avait publié sous forme d’essai, cette fois :  » Le Maroc de nos enfants « .

Cet essai était un livre politique : diagnostic lucide et glacé sur les travers du Maroc contemporain, cri d’amour pour un pays que, loin de le condamner, l’auteur veut aider à se réformer.

Diagnostic lucide, d’abord, sur un Maroc en profond désarroi social : « Evoluant selon des lignes de fractures profondes, la société marocaine est engagée dans un processus de transformation sur un rythme effréné, accompagné dangereusement par la paupérisation croissante du plus grand nombre (…) Les inégalités des chances par l’éducation approfondissent les différences des opportunités entre les individus et exacerbent les antagonismes sociaux (…) L’échelle des salaires n’a son pareil dans aucune société équilibrée. Des écarts incommensurables séparent le haut fonctionnaire du chaouch, le directeur général de l’ouvrier. Ces distorsions injustifiables traduisent notre échec à construire une société égalitaire et la faillite de l’Etat à répartir équitablement les richesses par des politiques sociales appropriées « . Rida Lamrini n’y va pas de main morte, et ne s’embarrasse pas de clauses de style.

Son indépendance économique, conquise dans le privé au Canada, puis au Maroc, de même que la force de ses engagements (il est élu municipal à Casablanca sous les couleurs du parti de gauche OADP) nourrissent la liberté d’une prise de parole indépendante et roborative.

Le royaume de toutes les frustrations

Rida Lamrini voit dans cette accentuation des inégalités dans le Royaume marocain un phénomène relativement récent :  » En simplifiant à l’extrême, on peut dire qu’en 1956 la grande majorité de la population avait le même standard de vie. Certes des fortunes existaient. Cependant, le sens de la décence et de l’humilité prévalait. Aujourd’hui, en raison de la télévision, de la publicité et de l’ouverture de notre pays sur le monde, les besoins ont explosé… Sans pouvoir d’achat adéquat pour l’écrasante majorité des citoyens, ces besoins insatisfaits résultent en frustrations et rancoeurs.  » Et les conséquences de cette situation sont connues : exil croissant d’un grand nombre de marocains, même fortunés, vers le Nord, désespérance de la jeunesse qui baisse les bras et ne sait comment s’en sortir, face à une société qui perd ses repères moraux par la gangrène de la corruption de tous les services publics, donnant le  » la  » à un pourrissement généralisé du corps social.

La gangrène de la corruption

Pourtant l’essai de Rida Lamrini, s’il fait parfois froid dans le dos, est aussi une leçon de courage et une invitation à redresser la barre. Corriger les dérives de la corruption, partout où elles ont lieu, à commencer par la police et l’armée, qui abusent de leur position d’autorité pour monnayer faveurs et passe-droits. Corriger les pratiques inciviques, les comportements quotidiens où le manque de respect de l’autre passe pour une manière d’affirmer sa préséance. Une société équilibrée ne connaît pas de préséances ou de priorités autres que celles que dicte la courtoisie… Ou le Code de la Route, dont l’observation serait un premier degré de civisme qui changerait déjà beaucoup la vie quotidienne des habitants de Casablanca et des autres grandes villes du royaume. Tous les Marocains doivent être égaux devant la loi, dont le respect par tous fonde le bon fonctionnement d’une nation civilisée…

Rida Lamrini a identifié les maux dont souffre le royaume de Mohammed VI. La sincérité et la qualité de son engagement ne font pas de doute, puisqu’il a quitté le confort dont il pouvait jouir pour s’engager corps et âme dans le combat politique et social. Difficile de ne pas partager les orientations, en forme d’espérances, qu’il donne à son combat : la construction d’une société plus égalitaire, où une classe moyenne plus importante gagerait un meilleur partage d’une croissance mieux soutenue par l’activité et la demande intérieure… Le chemin est encore long à parcourir, mais c’est bien le sens de l’action engagée par le jeune Roi, à qui cette lecture offre un catalogue de chantiers ouverts ou à ouvrir… La tâche sera longue, mais les premières orientations données au fil de la première année du règne vont bien dans ce sens !

EDDIF, 1998.)