Révolte en Ouganda : menace sur le Net

La tension est vive en Ouganda deux mois après la réélection du président Yoweri Musevini. Le pays est secoué depuis le 11 avril par une violente contestation organisée par l’opposition contre la vie chère. Les autorités, qui ont conscience qu’internet est un outil incontournable pour organiser les manifestations, ont tenté de bloquer l’accès à Facebook et Twitter. Les internautes indifférents à la censure continuent à relayer l’information.

C’est dans un climat de tension que Yoweri Musevini a été réélu président le 20 février. Après une nouvelle tentative d’organiser ce jeudi des manifestations à Kampala contre la cherté de la vie, qui ont débuté le 11 avril, le chef de file de l’opposition, Kizza Besigye, du parti Forum pour le changement démocratique, candidat malheureux à la présidentielle, a été de nouveau placé en détention jusqu’à mercredi prochain. Alors que ses deux précédentes comparutions en justice, les 11 et 18 avril, s’étaient soldées par des remises en liberté sous caution. Il a créé un mouvement de protestation, intitulé Walk to Work avec Nobert Mao, chef du parti démocratique et Olara Otunnu, chef du Congrès du peuple de l’Ouganda. Les marches qui sont réprimées par les forces de l’ordre, qui tirent parfois à balles réelles contres les protestataires, ont fait au moins 7 morts cette semaine et 167 blessés.

Des messages de soutien

Cette grogne populaire qui profite à l’opposition est très suivie sur internet. Après les cyber révolutions tunisienne et égyptienne, le web semble aussi devenu en Ouganda une arme redoutable de contestation. Les internautes ont été nombreux à décrire la dure réalité du pays et la violente répression à l’encontre des manifestants. Anne Mugisha, une représentante du parti Forum pour le changement démocratique, qui a aussi été interpellée pour avoir participé aux marches, décrit dans son blog la brutalité des forces de l’ordre : « le jeudi, j’étais à Kasangati quand la Croix Rouge a évacué les femmes enceintes et les enfants de l’hôpital envahi par les gaz lacrymogènes.» Elle écrit également que la police n’hésite pas à lancer «des grenades lacrymogènes dans les écoles et les hôpitaux, ou même à ouvrir le feu avec des balles réelles sur des civils qui n’y sont pour rien».

Certains ont aussi porté leurs espoirs sur l’opposition à travers des messages de soutien à la protestation. Sur Facebook, on peut lire une page intitulée, We can have docteur Kizza Besygie as president, « notre Docteur est malade mais pas mort » ou « si nous mettons notre main à la patte Docteur Besygie peut devenir président ». De même le blogueur, Andrew Mwenda, écrit qu’après « une longue période sans motif pour galvaniser le mécontentement populaire en leur faveur, l’opposition ougandaise en a finalement trouvé un avec l’augmentation des prix de la nourriture et des transports ». Il ajoute que « pour la première fois, l’opposition se fait le relai d’une demande populaire qui touche aux ventres et aux porte-feuilles de millions de personnes, et plus personne ne se bat seulement pour le pouvoir. »

Volonté de bloquer Facebook et Twitter

Face à cet engouement pour le web et la montée de la colère populaire, la Commission ougandaise des communications (UCC) aurait envoyé un courrier aux plus importants opérateurs de télécoms pour qu’ils bloquent l’accès aux réseaux sociaux : Facebook et Twitter. La nouvelle a été révélée vendredi dernier par des journaux ougandais, indique le site Global Voices. Une copie de la lettre a été mise en ligne sur Twitter par @kasujja. Cette lettre dit dans un passage : « Il est donc attendu de vous que vous bloquiez l’accès à Facebook et Twitter pendant 24 heures à partir de maintenant, c’est-à-dire : le 14 avril 2011 à 15h30, pour mettre fin à la connexion et au partage d’informations qui incitent la population à manifester ».

Le directeur de (l’UCC), Godfrey Mutabazi, a déclaré mardi être à nouveau « prêt à ordonner le blocage des deux réseaux sociaux s’ils étaient utilisés pour fomenter des troubles ou nuire à l’ordre public. » Il a indiqué mercredi à Reporters sans frontières ne pas avoir l’intention de couper l’accès à Facebook et à Twitter sauf s’il s’agissait de protéger le public. Selon lui, ses déclarations doivent être comprises comme un appel à la vigilance adressé aux Ougandais afin qu’ils « n’utilisent pas les réseaux sociaux pour des appels à la haine ou à la violence ». « La liberté de vivre est plus importante que la liberté de s’exprimer », a-t-il précisé.

En réalité, cette décision réclamée par le gouvernement n’a pas été appliquée par tous les fournisseurs d’accès et entreprises de télécommunications. Certains ont demandé une clarification aux autorités, d’autres ont reçu la lettre de l’UCC trop tard, d’autres encore ont tout simplement refusé d’appliquer cette mesure. MTN Uganda, l’un des plus importants fournisseurs d’accès à internet, avait annoncé le 15 avril sur Twitter qu’il ne mettrait pas en place le blocage : « Notre position est claire. Nous ne fermerons pas Facebook ou Twitter ». Selon de nombreux articles de presse, la Commission des communications, aurait également demandé l’interdiction de diffuser en temps réel à la télévision les images des manifestations.

Des internautes indifférents aux menaces

Tout ce remue-ménage ne semble pas avoir eu beaucoup d’effet sur les internautes qui, pour certains, ont constaté qu’avec ces mesures de restrictions l’accès à d’autres sites était plus rapide. « Internet est beaucoup plus rapide, même avec ma connexion très faible, parce que personne ne surfe sur Facebook et Twitter en ce moment », selon le bloggeur My song in the trench. Steven Young Blood, lui, a écrit sur son blog que « ce genre de censure produit en général l’effet contraire de celui escompté ». Il estime que « si les médias ougandais sont muselés, la population ici se tournera tout simplement vers d’autres stations de radio des pays voisins, ou vers des sources internationales comme la BBC ou Voice of America. » Selon lui, « les tentatives grossières de contrôler l’information ne prennent pas en considération la richesse actuelle des médias, au contraire, elles révèlent des tentatives démodées et fébriles, de style soviétique, de manipuler la population. »

Censure ou pas, le bras de fer avec les autorités ne fait que commencer. Les internautes, qui ont plus d’un tour dans leur sac, comptent bien continuer à exprimer leurs opinions et informer sur le vent de contestation qui souffle dans leur pays.