Réunionnite, maladie infantile des Congolais de France

Réunions, forums, colloques et autres rassemblements superfétatoires ponctuent la vie des Congolais de France, du moins de ceux qui se disent « hommes politiques ». Pas un mois, pas un trimestre, ne passent sans un événement relatif à la politique congolaise. Mais pour quelles perspectives? Quel contenu?

A écouter ou à lire certains Congolais de France, voire d’Europe, les opposants au pouvoir de Denis Sassou Nguesso (opposants intra muros) s’engourdissent dans une torpeur empesée. Ce sont, somme toute, des feignants dépourvus de toute ambition digne de ce nom. Alors, eux, les Congolais de l’étranger (extra muros), apparaissent comme la véritable seule alternative. Aussi multiplient-ils les réunions à Paris, Lyon, Bordeaux, pour, disent-ils, « réveiller les consciences ». Hier « le Conclave », aujourd’hui le « Cercle et rupture » ; « Développer le Congo autrement » par-ci, « la place de la tribalité dans le processus du développement au Congo-Brazzaville » par-là, etc. Le point commun entre ces diverses réunions demeure le constat selon lequel l’opposition congolaise locale peine à se rassembler et à se faire entendre. Mais c’est Marcel Guitoukoulou, le président du Congrès du peuple, qui livre la bonne analyse : « L’opposition congolaise souffre de la guerre des egos, à l’image des oppositions en Afrique », estime-t-il. Et d’ajouter : « L’idée de la présidence tournante du Front des partis de l’opposition au Congo n’est pas bonne, car elle désoriente nos concitoyens. Or ils ont besoin de s’identifier à un homme, à une femme, à un projet. S’il faut propulser Dzon, faisons-le ; s’il faut désigner Mierassa comme leader de l’opposition, faisons-le ; s’il faut que Guitoukoulou émerge, faisons-le… Le reste relève de la littérature ou de l’agitation. » Oui, comme la majorité des oppositions africaines, celle du Congo est atteinte d’une manie de l’éparpillement compulsif. Incapable, en effet, de se ranger derrière un seul homme. Dans deux ans, nul doute que chaque parti défendra ses propres couleurs aux Législatives. Pour autant, les réunions de France constituent-elles la solution? Les Congolais de l’étranger ne perdent-ils pas leur énergie?

Le vide complet

Il y a eu « Le Conclave » en juin 2006 à Paris, Porte de Versailles. Sous la houlette de l’outrecuidant archevêque Samuel Badinga, les principaux cardinaux de la politique congolaise de France s’étaient enfermés pendant des jours, sans parvenir à désigner un Pape. Résultat des courses : il ne reste rien de ce huit-clos ennuyeux. Pas même la présence d’un cardinal venu de Brazzaville, le général à la retraite Ngouélondélé, ne changea la donne. A la question : « Comment entendaient-ils faire partir Denis Sassou Nguesso du pouvoir? », le général répondit par un silence assourdissant. Du moins il réfuta l’argument d’un coup d’Etat militaire.

Il y a ceux qui veulent développer le Congo « autrement ». Bonne idée! Mais l’adverbe « autrement » pose problème. Plus que le contenu, ces illuminés privilégient le contenant. La méthode. L’on se croirait alors dans un pays déjà développé et que, pour prévenir une éventuelle crise, il faille changer de méthode. Comment ? Là-aussi, c’est le silence-radio. En fait, ces braves gens pensent la société congolaise avec le prisme européen ; ils ne tiennent pas compte des réalités locales. Normal, ils vivent tous en Europe. Oui, le Congo est un pays pauvre très endetté, et le contenu doit primer sur le contenant.

Il y a « le Cercle de la rupture », composé uniquement de visionnaires. Ou plutôt de rêveurs. Le 27 février dernier, ils ont tenu une réunion dans un beau restaurant du dix-neuvième arrondissement de Paris (même si les participants à cette réunion n’ont pas eu droit aux amuse-gueules). Qu’en est-il sorti? Rien! Excellents diagnostiqueurs, mauvais analystes. Ce 21 mars à Paris, rebelote. Cette fois, le « Cercle de la rupture » le promet, exposera « sa vision politique du Congo, permettant de transformer en profondeur le pays en le guérissant des maux causés par la culture politique rétrograde ». Ils prescriront donc les bons médicaments contre les maux diagnostiqués. Pour information, ce coup-ci un buffet sera offert à la fin de la réunion.
Il y aura, dans quelques jours, le débat sur « la place de la tribalité dans le processus du développement au Congo-Brazzaville ». Un sujet bizarre qui, dès à présent, sent le roussi. L’on se demande ce que cela signifie. Certes tribalité ne veut pas dire tribalisme! Mais, dans un pays où l’on tente stupidement de dresser le Sud contre le Nord, ces vocables ne sont pas bienvenus. En quoi le fait d’appartenir à une tribu et de l’affirmer peut-il aider le Congo à se développer? Est-ce un droit à la différence ? Etre Téké ou Bembé aiderait-il plus le Congo à se développer? Loin de plonger dans une mare de préjugés, parler de la place de la tribalité renvoie aussitôt au jugement de valeur et à un flagrant délit de communautarisme. Non, le Congo n’est pas une juxtaposition de tribus au sens étroit du terme, c’est un projet, une philosophie du vivre-ensemble. Le sujet est délicat, voire dangereux. Pour le traiter, les avis des sociologues, des ethnologues, des journalistes… sont nécessaires. Le prendre à la légère serait une faute. Il faut espérer que les organisateurs de ce débat ne tombent pas dans le piège de l’approximation. Par ailleurs, nul ne peut s’arroger le monopole de la pureté d’intention. Il eût fallu tenir ce débat au Congo-Brazzaville, dans la mesure où il concerne au premier plan les Congolais. A défaut, l’argent débloqué pour ces réunions, comme lors de l’inutile Conférence pour la consolidation de la paix au Congo-Brazzaville, aurait pu servir à une noble cause. Des tables-bancs, par exemple.

En réalité, seuls les friands du Coupé-Décalé, de Wengé-Musica, d’Extra-Musica ou du Quartier Latin, courent ces réunions. Du vacarme aphone, donc. Rien de profond ne s’y dégage. Les admirateurs de la belle musique, celle des Luambo Makiadi, Youlou Mabiala, Langa Langa Stars et Papa Wemba des années 1980-1990, soutiennent la véritable opposition congolaise, laquelle vit à Brazzaville, du moins y survit. Cela s’appelle l’harmonie, la synchronisation entre la musique et l’environnement.