Résurrection kabyle

Relire les  » trois études d’ethnologie kabyle  » écrites dans les années 1960 par le sociologue Pierre Bourdieu offre peut-être quelques pistes et indices pour mieux saisir les derniers rebondissements de l’actualité algérienne.

Rien de plus difficile que de comprendre les logiques identitaires et sociales à l’oeuvre dans les affrontements en cours en Algérie entre le parti au pouvoir, le FLN, et la minorité kabyle, rien moins que marginale puisqu’elle doit représenter un bon tiers de la population.

C’est aujourd’hui, avec le détour nécessaire du temps passé, que les Trois études d’ethnologie kabyle de Pierre Bourdieu, reprises par Gallimard dans la collection Folio Essais, peuvent nous permettre de mieux saisir les réalités culturelles et psychologiques d’un peuple dont les usages, les pratiques socio-politiques, les hiérarchies intellectuelles et morales, se sont formées au cours des siècles selon des logiques propres que tendirent à gommer les idéologies contemporaines.

L’honneur comme règle de conduite

La première étude,  » Le sens de l’honneur « , montre les principes directeurs de toute conduite morale en Kabylie, le respect dû à soi et aux autres, une conception de l’existence comme une suite de défis d’honneur à relever, où celui qui est digne de respect déchoit en répondant à l’agression de celui qui n’en mérite aucun, comme il se déshonorerait s’il ne répondait pas au défi d’aussi honorable que lui.

A la géographie sociale est ainsi superposée une grille de lecture en termes de respectabilité ou de honte, qui n’en épouse pas forcément les contours : tel puissant peut parfaitement s’être éhonté, donc déshonoré, par son comportement ou l’excès de son arrogance. A l’inverse, il est possible de vivre dans l’honneur au bas de l’échelle sociale.

Ne dénude pas ton frère

Les règles des confrontations, des guerres et des rivalités entre villages, familles, tribus, sont largement dictées par ce Code de l’honneur intransigeant, et non écrit, sa sanction venant d’un jugement collectif, celui de l’opinion. Les solidarités commandent souvent de manière impérieuse l’attitude à tenir : témoin le proverbe kabyle  » Celui qui dénude son frère se dénude lui-même « . A relire les exemples et les analyses de Pierre Bourdieu, on mesure la difficulté des affrontements politiques en cours, où les lois du sang croisent les lois de l’honneur.

La réalité politique algérienne contemporaine ne peut pas se réduire, comme il est trop facile de le croire, à des contradictions idéologiques, et encore moins à des rivalités d’ordre ethnique ou religieux. Le peuple algérien hérite de plusieurs cultures millénaires, chacune appuyée par des traditions et des rites sociaux que l’Etat central, pour se construire, a longtemps dû nier, ou tout au moins négliger.

A la lumière des réflexions, certes datées, de Pierre Bourdieu, sur l’héritage berbère, on peut se demander s’il n’est pas temps au contraire, pour l’Algérie décomplexée et ouverte à la diversité de sa propre histoire qu’esquissait il y a quelques mois Abdelaziz Bouteflika, de reconnaître ce pluralisme fondateur et de renouer avec lui, car il peut, demain, constituer sa plus grande force.

Pierre Bourdieu, Trois Etudes d’ethnologie kabyle, Gallimard, Folio Essais.