Régis Gizavo, roi du « piano du pauvre »

Un accordéon endiablé, une voix vibrante, des rythmes transcendants… Régis Gizavo est incontestablement le plus époustouflant des accordéonistes malgaches. Oscillant entre traditions et explorations personnelles, sa musique coupera le souffle à plus d’un habitué de l’accordéon chromatique. Elle est l’émanation d’une énergie inspirée du blues de Louisiane, des rythmes effrénés d’Afrique de Sud, et bien sûr de la culture malgache.

Par Floréal Sotto

Associer accordéon et musique malgache peut paraître un mélange étonnant. Et pourtant, Régis Gizavo est le digne représentant d’une lignée ancestrale d’accordéonistes à Madagascar. Dès les années 90, il a fait une entrée remarquée sur la scène internationale, livrant aux amateurs de sonorités authentiques une mystérieuse alliance de tradition et de modernité.

L’accordéon a été introduit à Madagascar au 19ème siècle par des marins de passage. Le « piano du pauvre » a vite trouvé sa place dans la culture populaire de l’île. Transformé, adapté, il s’est forgé sa propre identité ainsi que son propre nom : hararavo, gorodora, akordôgna, selon les régions. Il est même devenu un instrument incontournable des cultes de possessions et des rites funéraires.

L’accordéon contre la possession

Aussi lorsqu’à 6 ans, le petit Régis s’empare de l’accordéon diatonique de son père comme d’un jouet, il a déjà en tête de nombreuses mélodies qu’il cherche à reconstituer. Il ne connaît aucun accordéoniste occidental, il n’a pas même de maître pour apprendre la technique… il apprécie seulement les mélodies enfantines qui sortent de ses doigts. Et cela lui restera, puisque dans une interview accordée à Radio France internationale (RFI),
il a déclaré sans hésitation : « L’accordéon, je ne l’ai jamais travaillé. Les meilleurs musiciens ne sont pas ceux qui récitent ». Régis Gizavo est donc autodidacte. Et son talent éclot très vite. Dès l’adolescence il se produit dans les fêtes locales pour animer des soirées endiablées…

Endiablées ? Son accordéon est bien plutôt capable du contraire. A douze ans, alors qu’il est en train de répéter avec quelques amis, une voisine possédée retrouve ses esprits en entendant le son de l’instrument. A Madagascar l’accordéon délivre, traditionnellement, ceux qui sont en transe. Le musicien, une fois adulte, soucieux d’aider ces gens à se libérer – a renouvelé l’expérience… « Et ça marche ! », a-t-il déclaré avec fierté à Afrik.com.

Une carrière internationale

En 1984, Régis Gizavo décide de tenter sa chance à Antanarivo, la capitale. Il remporte tout de suite un franc succès auprès du public avec son groupe Régis Sy Landi, un duo mixte dans lequel il joue et il chante. Les médias diffusent ses chansons et ses clips. Mais le jeune artiste est dépassé par le succès : il n’a enregistré que quatre morceaux. Il fait alors un choix décisif qui marque l’originalité de son parcours. Il refuse de travailler pour Mars, la maison de disque qui détient le monopole à Madagascar. Il entend contrôler sa musique et s’occuper de toute la production. Grâce à cette indépendance, il peut mener de front sa carrière solo et des tournées (en tant que bassiste) avec le chanteur Oelijaonina, très réputé sur l’île. En 1990, les portes de l’Europe s’ouvrent enfin devant lui, grâce à sa nomination au concours annuel « Découvertes » organisé par RFI.

Dès lors, les rencontres se succèdent. Il est repéré par le batteur Francis Lassus qui l’invite en France à faire partie de son jeune groupe Bohé Combo, aux côtés de Richard Bona, Sally Nyolo et Jean-Michel Pilc. Puis, en 1993, il entre dans le groupe corse I Muvrini, avec lequel il fait de nombreux concerts. Entre temps, il joue aussi aux côtés de Manu Dibango, Ray Lema, Geoffrey Oryema, Lokua Kanza et sur les albums de Zao, de Higelin et des Têtes Brûlées tout en restant fidèle à son vieil ami guitariste D’Gary (qu’il connaît depuis son enfance à Tuléar). Enfin en 1995, il sort son premier album Mikea, en hommage à l’ethnie du même nom ; qui sera suivi en 2000 de Samy Olombelo.

Des albums engagés

Les albums solos de Régis Gizavo lui permettent de renouer avec ses racines malgaches. Une manière de rendre hommage à ses ancêtres, maîtres de l’accordéon, qui ont vu leurs traditions s’éteindre peu à peu. Mais ces albums sont surtout un vigoureux plaidoyer pour la protection de la nature. « Préserver la nature est un combat vital, car l’environnement c’est le futur. Sensibiliser quelques personnes c’est déjà faire un grand pas », explique-t-il. On comprend mieux pourquoi ses textes se préoccupent du sort de la forêt malgache, de l’ethnie des Mikéa, et encore des lémuriens. Ils ont pour point commun d’être menacés par la déforestation galopante de l’île. Il précise tout de même que cela ne fait pas de lui un musicien politique pour autant : « Je compose mes chanson en fonction de la réalité, de la vie des gens… Tout ce qu’on fait dans la vie quotidienne, c’est déjà de la politique ».

Son prochain album sera dans la continuité de son combat. « Je prépare, parallèlement à mon nouvel album, une action sur le terrain par le biais d’une association. Je compte ainsi trouver un moyen de sensibiliser les populations locales, ainsi que la communauté internationale.» La mise en place s’annonce apparemment longue, vu l’ampleur du projet… « Quelques morceaux sont déjà enregistrés, mais le titre n’est pas encore choisi.» Son nouvel album promet d’être fidèle aux précédents. Des sonorités exotiques inspirées des rythmes populaires malgaches (le renitra, particulièrement dynamique et dansant), où raisonne une sorte de groove lancinant. Des mélodies cadencées par des coups de soufflets qui rappellent d’avantage ceux d’un accordéon diatonique. Une voix vibrante en parfaite complicité avec l’écho entraînant de son instrument. Voilà le secret de ce fabuleux mélange qui fait danser les foules, et ravit le public.