Regards arabes

Que vous aimiez le reportage ou la photographie de studio, que vous soyez plutôt noir et blanc ou plutôt couleur, que l’argentique vous touche ou que le numérique vous tente… il y en a pour tous les goûts à l’Institut du monde arabe. Vingt-et-un photographes arabes présentent leur travail au sein d’une exposition foisonnante. Jusqu’au 22 janvier 2006.

A l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, vingt-et-un photographes (dont douze femmes) offrent un regard sur « leur » monde arabe. Il ne faut pas rater cette passionnante exposition qui dure jusqu’au 22 janvier prochain, car on y découvre une diversité et une vitalité trop méconnues. La variété des styles et des supports (images de studio, reportages, vidéos…) en met plein la vue ! On compte douze photographes d’Afrique du Nord, tous aussi talentueux les uns que les autres…

Côté Maroc, Souad Guennoun, née au Maroc en 1956 et responsable d’une agence d’architecture à Casablanca, livre des clichés en noir et blanc mélancoliques. Yasmina Bouziane, née au Maroc d’une mère française et d’un père marocain, vit et travaille à New-York et à Kinshasa. Elle expose à l’Ima ses autoportraits réalisés en 1993, dans lesquels elle détourne les clichés orientalistes. C’est une série très drôle et pleine d’interrogations pertinentes autour de la place de la femme dans le monde arabe, mais aussi de la place de l’imaginaire et du fantasme dans les représentations de la femme orientale. L’incontournable Hicham Benohoud, né au Maroc en 1968, a lui aussi choisi les autoportraits. Les siens sont un rien inquiétants : des gros plans en noir et blanc de son visage mangé par de drôles d’installations, des pierres, des fils de fer… Le photographe, représenté par l’Agence VU, explique que ses autoportraits sont « tous conçus sur le même mode opératoire : torse nu, le visage droit et le regard fixe avec, pour chacun des clichés une intervention perturbante ».

Algérie des photographes

Jellel Gastelli est le seul représentant tunisien. Diplômé de l’Ecole nationale supérieure de photographie d’Arles, il partage sa vie entre la France et la Tunisie et travaille sur la double culture et la double identité. Ces portraits naturalistes de couples et de familles montrent la première génération de Tunisiens nés de l’union d’un père et d’une mère de cultures différentes. A l’inverse de la Tunisie, l’Algérie est présente en force dans cette exposition, avec quatre photographes. Deux coups de cœur de la rédaction : Bruno Hadjih et Bruno Boudjelal, qui sont loin d’être des nouveaux-venus sur la scène photographique. Bruno Hadjih travaille la matière dans des noir et blanc sublimes tirés en grand format. Né en Algérie en 1954, il vit et travaille à Paris. Il capture les mutations de la société algérienne avec lucidité mais aussi une grande tendresse. Et porte une attention particulière aux jeunes Algériens. Sa série sur la jeunesse dorée qui s’amuse sur la plage de Sid-Ferruch, près d’Alger, illustre avec délicatesse les relations adolescentes filles-garçons. Il est notamment l’auteur du livre Avoir 20 ans à Alger (textes d’Aziz Chouaki, éditions Alternatives).

Bruno Boudjelal, né à Montreuil il y a 44 ans, vit et travaille à Paris. Il est membre de l’Agence VU. « En juin 1993, je suis allé en Algérie pour la première fois pour y effectuer un reportage photographique sur Alger. Seulement, ce premier voyage en Algérie résonnait en moi d’une façon toute particulière. C’était la première fois que je foulais la terre où était né mon père et dont je ne savais rien jusque-là. En effet, mon père est algérien et ma mère est française, mais mon origine algérienne m’a toujours été tue. Jusqu’en 1993, je n’avais jamais rencontré ma famille paternelle dont je ne savais rien. Je ne connaissais que le lieu de naissance de mon père, rapidement lu sur le livret de famille, mais cela suffira pour le retrouver, un jour de mai 1993, dans un petit village de la région de Sétif, où une rangée de femmes en pleurs m’accueillit par une volée de youyous ! » De ce premier voyage, et des autres (dont certains qu’il effectuera avec son paternel), Bruno Boudjelal a tiré ses Chroniques algériennes d’un retour (1993-2002). Au-delà de ses histoires de familles, le photographe, pris dans la tourmente de la guerre civile algérienne, livre un regard documentaire intense sur ce « pays de mes origines où s’enracine toujours, déjà, mon futur ».

Egyptiens au premier plan

A noter aussi : Farida Hamak, née en Algérie, vivant et travaillant à Paris, qui expose son excellent reportage sur Bethléem et la construction du « mur » en Israël. Ses photos font ressortir l’absurdité de certaines situations. Grande connaisseuse du Moyen-Orient, elle a notamment couvert la guerre civile libanaise. Quant à Kader Attia, il est né en France en 1970 de parents algériens. Il vit et travaille à Paris et s’intéresse, dans des images en noir et blanc, aux cités qui l’ont vu grandir, comme Sarcelles ou Garges-les-Gonesse. Ses créations oscillent entre installation, vidéo et photographie et il a été nominé pour le Prix Marcel-Duchamp en 2005.

Les Egyptiens présents à l’Ima ont de fortes personnalités… Lara Baladi et ses collages photographiques ou Susan Hefuna et ses sténopés. Mais surtout Youssef Nabil, 33 ans, qui a travaillé avec David La Chapelle et Mario Testino. D’abord peintre et scénographe, il s’est tourné vers la photographie en 1986. Inspiré par le cinéma égyptien des années 50 et les portraits de studio, il met en scène ses amis dans des situations du quotidien. Amour, amitié… ses thèmes sont très intimes et, pour la plupart, autobiographiques. Il colorie ses photos à partir du noir et blanc, une technique qu’il a apprise des anciens coloristes d’Alexandrie aujourd’hui disparus. Nabil Boutros, né au Caire en 1954, présente son magnifique travail sur les rites et le quotidien des Coptes, les chrétiens d’Egypte. Il donne à voir de véritables tableaux qui mettent parfois trois photos en vis-à-vis, tels des triptyques religieux, mélangeant la couleur et le noir et blanc. Intensité, force des images et de la symbolique… cette série est l’une des plus marquantes de l’exposition.

Deux autres temps forts : l’univers visuel original de Maha Maamoun, née aux Etats-Unis en 1972, qui vit et travaille en Egypte. Des images très colorées et joyeuses du Caire et des lumières saturées dans lesquelles on aime se fondre. Randa Shaath, née aux Etats-Unis en 1963 d’un père palestinien et d’une mère égyptienne, vit au Caire. Photographe pour l’agence France Presse en Egypte et à Gaza, elle travaille depuis 1993 pour le journal Al-Ahram Weekly. Sa série Under the same sky, Cairo est une étude passionnante sur les habitants de la mégapole égyptienne qui ont élu domicile sur les toits à cause de la densité démographique. Un noir et blanc au grain intense qui dégage une poésie particulière.

 Regards des photographes arabes contemporains, Institut du monde arabe, 22 novembre 2005-22 janvier 2006.