Réfugiés en France : « On nous traite comme des animaux! »

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Après avoir été expulsés de la rue Pajol (18ème), à Paris, où ils logeaient, au moins 150 migrants, dont des Erythréens, Soudanais, Libyens et en grande majorité des Afghans, ont débarqué, jeudi matin, dans l’association féminine « Ni pute ni soumise », à la Maison de la Mixité (20ème). Après un accord avec l’association qui n’avait pas les moyens de les loger, ils ont accepté, ce vendredi soir, de quitter les lieux pour poursuivre leur quête de logement. Reportage.

A la Maison de la mixité, à Paris

En ce vendredi 31 juillet 2015 au matin, la Maison de la Mixité, qui héberge l’association « Ni pute ni soumise », dans le 20ème arrondissement de Paris, n’a jamais été aussi bondée de monde. Allongés sur des cartons par-ci, assis sur des chaises par-là, certains pianotant sur des ordinateurs, en tout, 150 migrants, portés par le collectif « La Chapelle en lutte », ont débarqué, jeudi après-midi, à l’organisme qui défend les femmes violentées, après avoir été expulsés par la police de la rue Pajol (18ème). Ce sont principalement des Afghans, des Erythréens, des Soudanais et des Libyens.

Assise dans son bureau, la présidente de l’association, Linda Fali, en compagnie de la vice-présidente, Valérie Rimbaud, semble apaisée malgré la gravité de la situation. « A notre grande surprise, ils sont arrivés à l’association sans avertir. Ils avaient même prévu de dormir ici tout le mois d’août. Ce n’est pas un lieu pour les accueillir, sans compter les questions d’hygiène », assène-t-elle. « On leur a donc expliqué qu’on n’avait pas les moyens de les loger ». D’autant que la responsable admet avoir beaucoup à faire avec une association aux caisses vides, assommée par des difficultés, qui tente de survivre. « On a tiré la sonnette d’alarme. On rencontre de grandes difficultés financières, confie la présidente. On a mis six mois à tenter de redresser la situation. Mais ce n’est pas gagné, on attend toujours les subventions de la Mairie. Donc on n’est pas du tout en mesure d’aider ces migrants, même si on soutient leur cause ».

Malgré de nombreuses sollicitations, les pouvoirs publics n’ont pas bougé le petit doigt. « On a contacté la Mairie de Paris du 20ème mais elle a refusé de leur trouver des centres d’hébergement. On a même contacté le cabinent du Premier ministre, mais personne n’est venu sur place pour trouver une solution. Nous étions livrés à nous-mêmes pour gérer cette crise », déplore la présidente de l’association, les traits encore tirés par la fatigue.

La crise du papier toilette

Il faut dire que la nuit a été longue. « Moi je vous avoue que j’ai même pleuré car on ne peut pas accepter une telle situation. J’ai beaucoup pensé à l’avenir de notre association. Est-ce que cette situation ne va pas nous nuire encore plus surtout qu’on attend toujours des subventions de la Mairie pour la sauver », questionne Valérie Rimbaud, la vice-présidente, tout d’un coup interrompue par une membre du collectif qui réclame des papiers toilettes. « Il n’y en a plus », rétorque-t-elle. « Oui ici, c’est la crise du papier toilette. Hier il y avait énormément de rouleau mais tout est déjà fini. Ce n’est pas étonnant avec le nombre de migrants qu’il y a », explique Valérie Rimbaud, esquissant un sourire, malgré la fatigue. Finalement, après d’âpres négociations avec les responsables de l’association et le collectif qui les soutient, les migrants ont accepté de partir ce vendredi soir à 18 heures, juste avant que la police ne débarque.

« On veut juste un logement !»

La plupart des migrants ignorent la situation dans laquelle se trouve l’association. « On ne savait pas que l’association allait fermer pour le mois d’août. C’est pour cela qu’on est venu s’installer », explique Yacoub, un Libyen de 27 ans, qui s’exprime dans un bon français. Arborant un bonnet multicolore, lui, comme les autres migrants originaires de l’Erythrée, ou encore du Soudan, a effectué la traversée en mer à partir de la Libye avant d’arriver sur les côtes italiennes. Ils ont ensuite pris le train pour venir en France. « Nous sommes fatigués d’être traités comme des animaux ! Les autorités ne nous respectent pas ! On veut juste un logement », fustige le jeune homme.

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Le jeune réfugié libyen déplore aussi les fausses informations véhiculées par la presse et les autorités françaises, selon lesquelles tous les migrants évacués de la rue Pajol ont été relogés. « C’est totalement faux ! Au départ, nous étions 165 et seuls 15 d’entre nous ont été logés, raconte Yacoub. Tous les 150 autres, se retrouvent sans rien : ni nourriture, ni eau, ni logement. Heureusement qu’on a l’aide des civils. Mais si on devait attendre l’aide du gouvernement français, on serait déjà tous morts car il n’a rien fait ». Pour lui, « c’est comme si le gouvernement nous avait enseveli sable, attendant patiemment notre mort à tous. Ce soir, on va partir car nous avons fait une promesse à l’association mais on ne sait même pas où on va aller. On va encore marcher dans le vide », rouspète le jeune homme, dépité.

« Nous voulons avoir les papiers français »

Souvent installés chacun en petit groupe selon leur pays d’origine, beaucoup de ces migrants espèrent être rapidement régularisés. « La France est un pays où il fait bon vivre. Nous voulons avoir les papiers français pour espérer avoir une meilleure vie car notre vécu en Erythrée a été très difficile », lance Amel, jeune Erythréen de 20 ans, entouré de ses compatriotes. Même son de cloche pour Abualgasen, un Soudanais de 25 ans, qui a fui la région du Darfour, dans l’ouest du Soudan, ensanglantée par un violent conflit. « La France est un très bon pays. J’ai constaté que les citoyens français sont très ouverts et gentils. Ils nous ont beaucoup aidés et continuent à nous soutenir alors que le gouvernement veut appliquer son programme contre nous », affirme Abualgasen. En face de lui, cinq de ses compatriotes soudanais dorment à même le sol sur des cartons, juste à l’entrée de l’association.

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Soudain, des soutiens au sein du collectif leur font signe de se lever et de ranger les cartons. Il est l’heure de se préparer à quitter les lieux car la police s’apprête à débarquer à tout moment. En cette fin d’après-midi, la pression monte d’un cran. Tout le monde se prépare, bon gré mal gré, à partir. Plusieurs bénévoles inscrivent des slogans sur la banderole qui sera brandie devant le cortège. On peut y lire : « Réfugiés de guerre, on trouve la rue », avec une signature tout en bas : La chapelle en lutte. « C’est quoi lutte ? », questionne en anglais ce réfugié afghan. Marguerite Devois, jeune militante au sein du collectif, qui inscrivait les slogans, lui fait alors la traduction en anglais, obtenant un sourire du réfugié afghan.

« On va aller où maintenant ? »

Ce moment de répit est de courte durée. Pas le temps de rêver. Le temps presse. « Il faut vraiment partir », crient les responsables du collectif, qui invitent tous les réfugiés à se regrouper à l’intérieur pour faire une petite réunion de mise au point. Deux traductrices, une pour les Afghans, et une autre pour les Soudanais et Erytréens ont été appelés à la rescousse pour que tous comprennent la démarche à suivre. « L’idée, depuis le 2 juin, c’est de rester regroupé car les pouvoirs publics veulent séparer et réprimer les migrants pour qu’ils soient invisibles. On a un lieu temporaire, mais il faut rester groupé », lance Oussem au milieu de ses interlocuteurs très attentifs à ce qu’il dit. Il rejoint Valérie, une autre bénévole dans le collectif et lui murmure à l’oreille : « Ils sont paniqués, je pense qu’ils ont peur à l’idée de partir ». « Mais c’est normal qu’ils aient peur, mais on n’a pas le choix, on doit partir », rétorque Valérie.

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Toutefois, avant le fameux départ, les migrants sont invités à poser des questions. « Au début on nous a dit qu’on pouvait rester ici, maintenant on nous dit de partir. Mais on va aller où maintenant ? », questionne au milieu de la foule cet Afghan. « Nous les Erythréens préférons rester ici, même si la police nous menace », lance à son tour un des réfugiés, dont les propos sont aussitôt traduits. Mais ils n’auront pas de réponse à leurs questions. Prudents, les responsables du collectif préfèrent garder le nom de leur prochaine destination secret. « Si on vous le dit, on ne pourra pas y rester », défend Valérie. « Préparez-vous, on y va maintenant. Que les membres du collectif soient devant le cortège pour protéger les migrants. Surtout, restez bien groupés », lance de nouveau Oussem. En quelques minutes, les 150 migrants se rassemblent les uns derrière les autres et quittent les lieux. « Solidarité avec les réfugiés !», scandent, les bras levés, tous leurs soutiens bénévoles.

En attendant que les autorités françaises répondent à leur requête, en cette soirée de vendredi, ils s’apprêtent à occuper un autre lieu. La question est de savoir combien de temps vont-ils encore errer en France avant d’être logés décemment.