Réflexion récapitulative sur la déclaration d’Arc-et-Senans de 1972 à l’occasion de la commémoration de son cinquantenaire


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Besançon. Mustapha Saha au coloque de la Saline Royale d'Arc et Senans. 22 novembre 2022. NB 03
Besançon. Mustapha Saha au coloque de la Saline Royale d'Arc et Senans. 22 novembre 2022. NB 03

Salines d’Arc-et-Senans. Mardi, 22 novembre 2022. Je me demande en venant de Paris à la Saline d’Arc-et-Senans si je ne suis pas, avec mon vieil ami Edgar Morin, le dernier témoin vivant du colloque Prospective du Développent Culturel du 7 au 11 avril 1972. Au printemps 1972, Michel de Certeau me demande de l’accompagner à cette conférence gouvernementale. Il me dit : « Nous allons planter des framées subversives dans cette entreprise bourgeoise de récupération. Tu seras notre caution soixante-huitarde ». Je suis à l’époque étudiant en sociologie à Nanterre, cofondateur du Mouvement du 22 Mars en 1968. Je dialogue avec Michel de Certeau depuis Mai 68. Il reprend certaines de mes idées dans La Prise de parole. Pour une nouvelle culture,  éditions Desclée de Brouwer, l’un des rares livres sensés sur l’insurrection étudiante, avec La Brèche, d’Edgar Morin, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis signant sous le synonyme de Jean-Marc Coudray, éditions Fayard,  et Ces idées qui ont ébranlé la France, Nanterre nov.1967-juin 1968, d’Epistémon, cryptonyme de mon professeur de psychologie Didier Anzieu (1923-1999), éditions Fayard.

Le philosophe et prêtre jésuite Michel de Certeau (1925 – 1986), interlocuteur privilégié du ministère de la Culture, penseur anticonformiste, personnalité complexe, imprime son style aux débats. Je me souviens des interventions marquantes d’Edgar Morin, du philosophe suisse René Berger (1915 – 2009), du philosophe néerlandais Cornelis Anthonie van Peursen (1920 – 1996), auteur d’Une Stratégie de la culture, éditions Elsevier Sequoia, 1976,  du sociologue belge Henri Jeanne (1908 – 1991), ancien recteur de l’Université Libre de Bruxelles, d’Alvin Toffler ((1928 – 2016).

Le discours de Jacques Duhamel (1924 – 1977), ministre de la culture, façonné par la plume de Michel de Certeau est un modèle de démagogie séductive : « Il ne s’agit plus seulement de proclamer et de garantir les droits culturels, il s’agit  de les rendre accessibles réellement, de les mettre à la portée de chacun. Il faut une action culturelle qui, au lieu de diffuser seulement, de reproduire par les moyens rénovés des contenus anciens, soit surtout une action qui rende possible, qui ouvre des voies, qui donne sa chance à tout ce qui naît, à tout ce qui prend vie. Il faut une action culturelle qui reconnaît la diversité des lieux où cette vie demande à s’exprimer et qui trouve sa richesse même dans cette diversité, dans cette pluralité. Il faut donner à chacun sa chance de vivre sa vie culturelle, quotidiennement, de retrouver dans la culture la libération de sa personne, la façon de lire dans sa propre vie ce qui fait sens, de réintroduire la faculté critique en même temps que la faculté d’imaginer, de créer.  La culture, c’est faire que la poésie devienne pour chacun sa fête quotidienne ».

Le colloque d’Arc-et-Senans 1972 est organisé par Augustin Girard, chargé, dès 1963, par André Malraux de créer le Service des études et de la recherche au ministère de la Culture. L’événement intitulé Prospective du développement culturel rassemble une vingtaine d’experts et d’universitaires de dix pays différents,  chargés de définir une stratégie de la culture en vue de l’assemblée européenne d’Helsinki de juin 1972. Il s’agit bel et bien d’un forum officiel. Ce caractère institutionnel, conjoncturel, circonstanciel, explique son exceptionnalité. La commande adressée à Michel de Certeau expose les motifs et les objectifs. Les participants doivent traiter de trois questions : Pourquoi  les efforts de démocratisation de la culture n’aboutissent-ils qu’à des  résultats médiocres ? Ne faut-il pas réévaluer le rôle des institutions traditionnelles à l’aune de cet échec ? Quels modes d’intervention permettraient une participation active et créative de la majorité de la population ? Le gouvernement, échaudé par Mai 68, recherche des recettes. L’idéologie gaulliste de la participation, remède illusoire à la lutte des classes, s’actualise. « Les ouvriers, liés aux machines quant à leur travail, au patron quant à leurs salaires  se sentent moralement réduits et matériellement menacés. Et voilà la lutte des classes. Elle est partout, aux ateliers, aux champs, aux bureaux, dans la rue, au fond des yeux et dans les âmes. Elle empoisonne les rapports humains, affole les États, brise l’unité des nations, fomente les guerres. Car, c’est bien la question sociale, toujours posée, jamais résolue, qui est à l’origine des grandes secousses subies depuis trente-cinq ans. Aujourd’hui, c’est la même question qui pousse le monde vers un drame nouveau » (Charles de Gaulle).

Augustin Girard, fidèle serviteur d’André Malraux et de ses successeurs,  emprunte la notion de développement culturel au sociologue Joffre Dumazedier (1915 – 2002). Il désire engager une politique libérale ouverte aux industries culturelles et aux marchés.  « Il faut que l’offre culturelle parte de cette demande des publics, la dépasse, la précède, mais ne la perde jamais » (Augustin Girard). Le public appréhendé comme une clientèle. Dès 1953, Joffre Dumazedier, fondateur de Peuple et culture, crée, sous l’égide de Georges Friedmann, le Groupe d’Etudes du Loisir au CNRS qui développe une sociologie prévisionnelle et lance les premières enquêtes sur les pratiques culturelles. La sociologie prévisionnelle bute contre la sociologie critique de Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron. Leur ouvrage Les Héritiers, éditions de Minuit, 1964, souligne l’origine essentiellement culturelle de l’inégalité des chances à l’école. L’Amour de l’art. Les musées européens et leur public de Pierre Bourdieu et Alain Derbel, éditions de Minuit, 1966, montre que l’accès aux trésors artistiques est à la fois ouvert à tous et interdit au plus grand nombre. L’ensemble des pratiques culturelles subissent des discriminations sociales subtilement, sourdement  institutionnalisées. La culture fonctionne comme un capital. La consommation des biens culturels obéit à une volonté de distinction sociale. A chaque classe sociale correspond une culture spécifique, une culture élitiste, une culture bourgeoise, une culture moyenne, une culture ouvrière.  L’empirisme et l’humanisme de Joffre Dumazedier est battu en brèche. Michel de Certeau qui se voit confier par Augustin Girard la postface du volume Pratiques culturelles des Français, édité par le Service d’Etude et de Recherche du ministère des Affaires culturelles en 1974 relève les limites qualitatives des statistiques qui ignorent « la manière de vivre le temps, de lire les textes, de voir les images… Les analyses concernant la culture longent une immensité silencieuse ».

Augustin Girard demande à Michel de Certeau le rapport introductif du Colloque européen « Prospective du développement culturel » qui se tient au Centre du Futur des Salines d’Arc et Senans en avril 1972. Le texte est intitulé « La culture dans la société ». Il traite des usages sociaux et non des produits culturels isolés de leur contexte. Il dénonce sans concession le rôle des institutions culturelles publiques confisquées par des minorités favorisées. Il rejette la distinction trompeuse entre culture savante et culture populaire. Il plaide pour l’encouragement, la reconnaissance de la créativité des gens ordinaires. Michel de Certeau réunit ses rapports et ses contributions dans le livre La culture au pluriel, Union générale d’éditions, collection 10/18, 1974. Les actes du colloque d’Arc-et-Senans font l’objet d’un hors-série de la revue Futuribles. Analyse et prévision. Perspective du développement culturel, 1973.

Les ministères technocratisés dans les années soixante-dix ne jurent que par les statistiques. Une tendance lourde se dégage des enquêtes successives, 80 % des personnes interrogées déclarent ne jamais fréquenter le théâtre, l’opéra, les salles de concert, les musées. La majorité de la population relève du non-public, selon la formule de Francis Jeanson. Les couches populaires s’intéressent plutôt aux fêtes foraines, au Tour de France cycliste, aux matchs de football et de rugby distillés par la télévision, et dans une moindre mesure au cinéma, qui perd son public populaire avec la disparition des salles de quartier. L’intérêt, en revanche, pour les monuments historiques grandit. L’inquiétude de l’avenir, la perte de repères existentiels s’accompagnent de la nostalgie des racines. Augustin Girard reconnaît : « La politique culturelle privilégie les privilégiés. Elle passe à côté des milieux défavorisés. Elle ignore la culture militante » (Augustin Girard, Pratique et inégalités culturelles in L’Impératif culturel. Rapport du groupe de travail long terme culture, éditions de la Documentation française, Paris, 1983).

La Déclaration d’Arc-et-Senans 1972 porte la marque indélébile de Michel de Certeau. Il saisit l’irréversibilité de la prise de parole comme processus de désaliénation, de résistance, d’émancipation. La palabre déchosifie les locuteurs et les auditeurs. Certes, la bourgeoisie, détentrice des médias,  des circuits d’édition et  de diffusion,  rattrappe la parole contestataire par la publicité, le spectacle, la mode. Demeure une antécédence subversive en latence de réactivation dans les moments de tension. La bourgeoisie est non seulement propriétaire des biens matériels et immatériels, des structures culturelles et des armatures juridiques, elle est aussi maîtresse de la langue et du langage qu’elle façonne  à son avantage. Les mots retournent indifféremment  à leur source sémantique. Le libéralisme récupère tout, la critique radicale et les révoltes sporadiques. Le colloque d’Arc-et-Senans de 1972 est en ce sens un tournant stratégique, qui substitue l’intégration systématique, systémique, de l’irrecevable,  de l’inconciliable, de l’antinomique, à la répression brutale et à l’exclusion totale. Judicieuse tentative de recyclage, de rentabilisation des marginalités, des irrégularités, des saugrenuités. Se célèbrent les vertus créatives, les qualités novatrices des scissions, des dissensions, des dissidences. Les différences ne se perçoivent plus comme des tiers exclus, mais comme des distances positives qui relient instantanément les contraires.

Un colloque sans suite.

Le colloque d’Arc-et-Senans 1972  demeure comme une trace. La trace n’est ni une absence ni une présence. « La trace n’est pas une présence, mais le simulacre d’une présence qui se disloque, se déplace, se renvoie, n’a proprement pas lieu » (Jacques Derrida). C’est donc la trace qui se commémore, une rencontre qui s’est dissipée dans l’accélération des événements, une référence abstraite, un écho falsifié de Mai 68, un commencement sans suivi et sans fin. Demeurent la symbolique d’un lieu mythifié par une infraction légale à la conformité. La relecture de la déclaration finale met en évidence son originalité comme reconnaissance officielle de l’altérité. Il est utile de reproduire cette profession de foi dans son intégralité pour saisir sa portée et ses limites.

Le cœur du débat, l’absence du public. Dans le colloque d’Arc et Senans, le public est inexistant. Une poignée de mandarins pensent pour lui, spéculent pour lui, projettent pour lui. Et de ce fait même, le public, plongé dans l’ombre profonde,  est insaisissable. Les statistiques ont beau traquer ses parcours, il ne laisse derrière lui que la froideur des chiffres et la vacuité du silence. Les statistiques expliquent tout, sauf la vie. « Le citoyen se sent comme un spectateur sourd assis au dernier rang. Il a beau être conscient qu’il devrait prêter attention aux mystères qui se déroulent là-bas sur la scène, il n’arrive pas à rester éveillé. D’une façon ou d’une autre, ce qui se passe le concerne, il le sait bien. Qu’il s’agisse des règles et règlements omniprésents, des impôts endémiques, des guerres épisodiques, tout lui rappelle qu’il est pris de toute part dans le cours des événements. Et pourtant, il ne peut se convaincre que les affaires publiques sont aussi les siennes. L’essentiel lui en demeure invisible. Des puissances anonymes tirent les ficelles dans des centres de pouvoir occultes, lointains. Aucun journal ne révèle les arcanes des citadelles de décision.  Le citoyen a conscience que l’inexplicable, l’indéchiffrable, l’impénétrable qui commandent son existence lui échappent irrémédiablement. Il vit dans un monde inintelligible sur lequel il ne peut agir ». (Walter Lippmann, The Phantom Public, éditions Macmillan & Co, New York, 1925, traduction française incroyablement tardive par Laurence Decréau Le Public fantôme, avec une présentation de Bruno Latour, éditions Démopolis, 2008). Le citoyen éclairé, informé, engagé, imaginé par le libéralisme progressiste, n’est qu’une chimère, une attrapoire manipulatrice. Le public saturé de désinformations, désenchanté, désabusé finit par se réfugier dans une paisible ignorance. Le public est une entité fractale, ornementale, fontomale. Il se profile en théorie et se volatile dans la froide lumière de l’expérience. Ventre mou de la société, il ne délibère pas, il ingère. Il se résigne à son état végétal. Walter Lippmann forge la formule « fabrique du consentement » réappropriée par la gauche américaine. Il dévoile « la partialité bornée » du public qui empêche les individualités qui le composent de  se libérer de ses acquiescements, de ses entérinements, de ses applaudissements de cheptel exalté, « de  ses mugissements, de ses piétinements de troupeau affolé ». Bruno Latour, qui partage la défiance à l’encontre de notions englobantes comme public et société,  réhabilite Walter Lippmann, longtemps classé dans la pensée libérale conservatrice, contrecarrée par John Dewey (1859 – 1862), pilier du pragmatisme américain. John Dewey répond au Public fantôme par  Le Public et ses problèmes avec un argumentaire qui reprend finalement la même dialectique que Walter Lippmann : « L’apathie du public provient de son incapacité d’identification aux questions politiques. Quand les cris de guerre traditionnels n’ont plus d’impact sur les mesures pratiques qui les expriment, on y voit des bêtises et on les rejette facilement. Plutôt qu’une conviction raisonnée, ce sont les traditions et les habitudes, et une foi assez vague dans  l’accomplissement des devoirs civiques, qui envoient une majorité d’électeurs dans les bureaux de vote. Les gens votent contre et non pour. Les gens sentent qu’ils sont pris dans un flot de forces trop vastes pour qu’ils les comprennent. La pensée est immobilisée. L’action est paralysée. Même les spécialistes ne repèrent  pas la chaîne des  causes et des effets. Ces experts agissent souvent après-coup en regardant en arrière. Dans l’intervalle, les activités sociales continuent et produisent un nouvel état de choses… La démocratie n’est pas une forme de gouvernement, une figure historique du pouvoir, caractérisée par un prédicat idéologique, philosophique, institutionnel. La démocratie est à elle-même sa propre norme. La démocratie définit les conditions programmatiques de la discussion rationnelle, et par conséquent de l’enquête comme forme élaborée et socialisée de l’expérience » (John Dewey The Public and its problems, éditions Swallow, 1927, traduction française Le Public et ses problèmes, éditions Farrago, 2003).

Déclaration finale d’Arc-et-Senans. Colloque  sur  la Prospective du Développement Culturel du 7 au 11 avril 1972.

« Un groupe international de spécialistes de diverses disciplines, réuni pour étudier la prospective du développement des sociétés industrielles avancées, a essayé de définir le rôle que la culture est appelée à jouer dans le développement.

« Leur réflexion les a conduits à alerter les gouvernements, l’opinion publique et ceux qui l’orientent des menaces qui pèsent sur l’avenir de nos sociétés. Ils ont conclu que les politiques d’action culturelle peuvent et doivent désormais jouer un rôle déterminant dans la maîtrise du futur.

« A cette fin, ils formulent les propositions suivantes :

Le développement industriel épuise la nature et se retourne contre l’homme. La prise de conscience de ce qu’il coûte à la société et les sous-produits négatifs qu’il engendre font qu’on s’interroge partout sur son futur.

« Le futur a déjà commencé, mais, dans un système industriel fragmenté en éléments hétérogènes et contradictoires et on refuse de le reconnaître. Dans leur disparité, ces éléments ne doivent cependant pas être regardés isolément, car ils sont concomitants et interdépendants. Leurs répercussions sur les conditions mêmes de la vie humaine constituent un tout menaçant.

« Il est dès lors impossible d’accepter que se poursuive le jeu irresponsable qui consiste pour les gouvernements à laisser les techniques développer le cours illimité de leurs possibilités, au lieu de donner la priorité aux besoins indispensables sur les besoins artificiels engendrés par la mécanique du profit.

« L’avenir de l’homme ne saurait sortir des ordinateurs comme une fatalité inévitable : les tendances lourdes de la société, y compris l’aspect démographique, ne sont pas irréversibles pour peu qu’une prise de conscience responsable introduise dans l’action politique le poids de valeurs, de cultures et de forces sociales diverses. Elles seules permettent de contrôler les processus socio-économiques qui menacent notre biosphère.

« S’il ne peut être question d’arrêter la croissance économique, ne serait-ce qu’en raison de la situation du tiers monde, il est nécessaire  qu’un sursaut de nature culturelle conduise à transformer une croissance quantitative en amélioration qualitative du niveau de la vie.

Dès lors, l’action culturelle est celle qui permet de penser différemment la société et qui prépare chacun à être responsable de l’évolution possible de celle-ci, à faire face aux crises, à maîtriser et non à subir son destin. Toute politique culturelle a une dimension éthique qui lui est essentielle.

Crise de la culture ?

« La réalité culturelle telle qu’elle est vécue aujourd’hui par la grande majorité de la population dépasse de beaucoup l’art et les humanités classiques. Parler aujourd’hui de culture signifie parler des systèmes scolaires, des grands moyens de communication de masse, des industries culturelles, du journal au livre, du disque à la vidéocassette, du cinéma, de la publicité, de l’habitat, de la mode. On ne peut donc s’en tenir à une démocratisation de la culture qui vise à étendre à tous la diffusion et la consommation des beaux-arts.

« Le système scolaire est en crise, il ne correspond plus aux besoins de nos sociétés ni aux aspirations des individus. Aussi bien l’accélération du renouvellement de la connaissance que les innovations technologiques exigent la transformation urgente du système actuel en un système d’éducation permanente dont les impératifs comportent une « déscolarisation » des programmes et des institutions scolaires.

« Les moyens de communication de masse soumettent l’environnement humain à un arrosage indifférencié d’informations provoquant une sursaturation. L’individu n’est pas armé pour y faire face. De sujet actif d’opinion, il devient un simple objet pour l’information.

« Les industries culturelles sont déterminées par la logique du marché et du profit : elles modèlent un milieu et engendrent des pratiques dont on ne peut accepter le développement sans contrôle.

« L’art et ses institutions, la diffusion de la culture établie sont étrangers à la majorité des populations comme aux groupes marginaux et aux nouvelles structurations sociales,  jeunes, immigrés…

« Leur aliénation culturelle et la frustration du pouvoir de s’exprimer donnent lieu à un manque que les idéologies actuelles ne sont pas en mesure de combler. Ce qui se dit ne correspond plus à ce que se passe. Aussi voit-on apparaître un certain nombre de phénomènes positifs ou négatifs, le recours à de nouvelles formes d’expression ou d’évasion, la culture sauvage, de nouvelles formes de mysticisme, la résurgence de la magie, les drogues…

« La culture académique et scolaire tend à se dégénérer.  Inauthentique, elle devient marginale et va jusqu’à favoriser certaines formes de nihilisme.

La crise de la culture est un indice probant de la crise du système. Si la politique culturelle à elle seule ne peut avoir l’ambition de résoudre la crise générale, elle peut et doit aider chacun à lui faire face et la société à la gérer.

Orientations.

« Toute politique culturelle a pour objectif fondamental la mise en œuvre de l’ensemble des moyens capables de développer les possibilités de l’expression et d’assurer la liberté de celle-ci. Il s’agit de reconnaître à l’homme le droit d’être auteur de modes de vie et de pratiques sociales qui aient signification. Il y a lieu en conséquence de ménager les conditions de la créativité où qu’elles se situent, de reconnaître la diversité culturelle en garantissant l’existence et le développement des milieux les plus faibles.

« Des solutions pratiques et efficaces ne peuvent pas être dégagées sans recourir à la recherche fondamentale et à l’expérimentation. Contrairement à la tendance qui se dessine et dont la plupart des politiques budgétaires sont le reflet, il importe d’encourager un effort de financement à long terme de la recherche fondamentale en sciences sociales. Des efforts parallèles doivent être déployés pour en perfectionner les modes.

« Des actions immédiates s’imposent déjà :

Accélérer la mutation du système scolaire en système d’éducation permanente répondant aux intérêts et aux besoins réels des différents groupes de la population.

Disjoindre les organisations de communication de masse du pouvoir politique, des pouvoirs économiques, des monopoles.

Définir et appliquer une politique à l’égard des industries culturelles.

Réaliser les conditions d’une démocratie culturelle  comportant, dans une perspective de décentralisation et de pluralisme, l’intervention directe des intéressés.

D’où un certain nombre d’urgences :

Promouvoir un système différencié « d’ateliers culturels » et de « laboratoires sociaux » ou de tout autres équipements qui permettent l’apprentissage et l’emploi des technologies nouvelles se prêtant aux échanges interpersonnels.

Instaurer des relations plus directement articulées entre les institutions culturelles et les forces économiques et sociales.

Fonder la formation sur l’autodidaxie et sur le développement de l’esprit critique par la transformation des structures stérélisantes, centralisme scolaire, bureaucratie et toute sorte de totalitarisme explicite ou latent.

Définir des politiques nationales et internationales en matière de technologie culturelle, dotées des moyens nécessaires.

Conclusions.

Les tâches graves qui sont devenues les nôtres et les possibilités techniques dont la société dispose désormais exigent et permettent un renversement dans l’orientation des politiques :

Substituer à la passivité de la consommation la créativité de l’individu.

Faire place à une responsabilité de l’homme là où prévaut la contrainte des technologies.

Ne plus se limiter à la démocratisation de la culture d’héritage ou d’élite et promouvoir une diversité d’expressions culturelles fondée sur un pluralisme social.

Donner la priorité à la restauration de l’accord entre l’homme et son milieu.

Passer d’un système culturel qui ne vise qu’a reproduire l’état de fait actuel pour s’orienter vers la protection, y compris aux niveaux politique et technique,  des groupes et des personnes dont les facultés créatrices constituent le meilleur moyen de faire face aux situations provoquées par le choc du futur ».

Critique de la déclaration d’Arc et Sens 1972.

La déclaration d’Arc-et-Senans, audacieuse en son temps, apparaît aujourd’hui comme une réformette inoffensive. Se constatent les retombées néfastes du gigantisme industriel, les effets calamiteux des pollutions qu’il entraîne, l’épuisement des ressources naturelles. Se propose comme un remède miraculeux le recours à la culture. Le pessimisme du constat se double d’un optimisme béat : « Le futur a déjà commencé », expression brillante et creuse. L’industrie, l’économie, la société se désintègrent et leur tout menaçant présage un devenir ténébreux. L’extension sans fin des technologies dépossède les humains de leur existence. « L’avenir de l’homme sort des ordinateurs comme une fatalité inévitable ». Se convoquent des  concepts moraux, archaïques, poussiéreux, obsolètes pour contrecarrer la mécanique du profit. Retour du refoulé chrétien. S’accepte au passage l’ordre établi, la loi du marché, les industries culturelles sous réserve de les modérer. La déclaration demande seulement de donner la priorité aux besoins indispensables par un sursaut culturel qui transforme l’expansion quantitative en amélioration qualitative de la vie puisqu’il ne peut être question d’arrêter la croissance économique. S’évoque la crise du système scolaire en décrochage avec les innovations technologiques et le renouvellement des connaissances, en discordance avec les besoins sociaux et les aspirations individuelles. Les mass-médias sursaturent leurs spectateurs d’informations futiles qui les néantisent comme sujets actifs d’opinions et les transforment en consommateurs passifs d’annonces publicitaires, de boniments toxiques et de messages subliminaux. Il est recommandé d’affranchir les mass-médias du monopole étatique. Ces médias dénationalisés sont rachetés par les milliardaires. Les poches de résistance ostracisées se rabattent sur des cultures sauvages, des praxis magiques, mystiques,  charlatanesques, des spiritualités factices. A la fin des années soixante-dix, le mouvement des radios libres tente d’instaurer une pratique indépendante, autogestionnaire avant d’être phagocyté par la finance corruptive.

S’introduit l’idée d’une gestion douce, culturelle, mercatique des crises répétitives que le mitterrandisme mettra en œuvre. La déclaration reprend à son compte des aménagements pédagogiques centrés sur les personnes et non sur les programmes, sur l’éducation permanente et non sur l’endoctrinement, préconisés depuis longtemps par des pédagogues comme Célestin Freinet (1896 – 1966), Ovide Decroly (1871 – 1932), Paulo Freire (1921 – 1997). « Personne n’éduque autrui, personne ne s’éduque seul, les humains s’éduquent ensemble par l’intermédiaire du monde » (Paulo Freire, Pedagogia do Oprimido,  1969, traduction française Pédagogie des opprimés, suivi de conscientisation et révolution, traduction française éditions François Maspero, 1974). La déclaration d’Arc-et-Senans affirme, sans y croire, l’avènement de la démocratie culturelle. Aussi longtemps que les industries culturelles soumettent les productions intellectuelles aux circuits monétaires, la démocratie culturelle reste un fantasme, un mirage, un simulacre. Il n’y a toujours pas, sauf à titre privé, d’ateliers culturels et de laboratoires sociaux permettant l’apprentissage et l’utilisation des technologies nouvelles. Il n’y a toujours pas d’homologation de l’autodidaxie. La créativité populaire s’extériorise sur des supports subsidiaires, dérisoires, les murailles abandonnées, les caves des cités…  La consommation passive est plus que jamais la règle générale. Les technologies prennent l’ascendant sur les volontés humaines. Les humains se déconnectent périlleusement de la nature. La déclaration se termine significativement sur les mots choc du futur.

Le choc du futur.

Le sociologue et futurologue américain Alain Toffler (1928 – 2016), qui publie en 1971, Le Choc du futur, traduction française éditions Denoël, est la star américaine. Un universitaire strasbourgeois connu, les yeux brillants d’admiration, lui demande une dédicace sous mes yeux. Le monde occidental souffre d’un mal étrange qui s’appelle Future Shock, dépaysement collectif d’une société qui n’arrive plus à se comprendre, à s’adapter aux changements qu’elle subit. Précarité psychique induite par les changements récurrents. Les innovations technologiques gangrènent l’histoire, la mémoire. « Le choc du futur est le stress et la désorientation des individus endurant trop de changements dans un trop petit intervalle de temps ». Brièveté des choses. Brièveté des endroits. Brièveté des relations. Brièveté des informations. Rapidité des déplacements. Fulgurance des découvertes. Vertige des technologies. Soudaineté des événements.

Je viens de relire le dernier livre d’Alain Toffler (1928 – 2016) et de Heidi Toffler (1929 – 2019), Revolutionary Wealth, éditions Knopf, 2006, traduction française La Richesse révolutionnaire, éditions Plon, 2007. Réminiscences du colloque d’Arc-et-Senans de 1972. L’unique salut, l’art et la poésie, la littérature et la philosophie, la science et la sagesse. La culture, matière première inépuisable, source intarissable de prospérité. La prospérité, monomanie de l’américanisme. Pourquoi faut-il enfermer la culture dans la mécanique engourdissante de l’économie ? Le titre oxymorique braque le projecteur sur la richesse. La révolution culturelle vue comme abondance, opulence, puissance. Cinquante ans plus tard, la capitalisation cognitive domine le monde. Les technologies numériques boostent les finances. Les manipulations génétiques dénaturent la vie. L’intelligence artificielle robotise les humains. Le transhumanisme se propagandise comme seule espérance de survie. Alvin Toffler s’est révélé l’inspirateur idéologique des Big Five, du Gafam, Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, qui pratiquent l’intégration verticale, qui gouvernent directement les infrastructures de télécommunications, les moteurs de recherche, les équipements d’accès, les réseaux sociaux, les applications, les contenus et tous les marchés qui en découlent, qui s’ingèrent impunément dans la vie privée de centaines de millions d’internautes. Une économie ouvertement prédatrice accaparée par quelques firmes épouvantables, outre les Gafam, Tesla, Uber, Netflix, Airbnb… Voir 1) Mustapha Saha : De la Métaversalisation du monde. 2) Mustapha Saha : Du Golem de Prague au Cybernanthrope. 3) Mustapha Saha : De la Métamorphose de l’être en spectre urbain. Textes disponibles sur Internet.

Le rapport Meadows.

Les participants discutent  beaucoup du rapport Meadows, publié au début de l’année 1972 par le Club de Rome, qui tire la sonnette d’alarme sur les limites de la croissance et jette une lumière crue sur les dommages irréparables provoqués par la fuite en avant économique. Les Trente Glorieuse laissent croire que l’expansion sans fin des pays occidentaux était éternelle. Le Club de Rome est créé en avril 1968 comme une structure de réflexion préventive des révolutions annoncées. Il est l’émanation du grand capital. Ses membres dont issus de l’Organisation de coopération et de développement économique (OCDE). Ses fondateurs sont Aurelio Peccei (1908 – 1984), administrateur de Fiat, Alexander King (1909 – 2007), fonctionnaire écossais et ex-directeur scientifique de l’OCDE, l’astrophysicien autrichien Erich Jantsch (1929 – 1980), auteur notamment de The Self-organizing Universe. Scientific and Human Implications of the Emerging Pardigm of Evolution (L’univers auto-organisé. Implications scientifiques et humaines du paradigme émergent de l’évolution), éditions Pergamon Press, New York, 1980, inspirateur du courant New Age, l’électro-physicien suisse Hugo Thiemann (1917 – 2012), directeur du centre de recherche Batelle Research Institute. Le Club de Rome est financé, entre autres, par la fondation Rockefeller. S’élabore l’écologie politique avec le concept de croissance zéro. Se forgent les notions de développement durable et d’empreinte écologique.

Le rapport Meadows dégage cinq problématiques, les retombées catastrophiques de l’industrialisation, la forte croissance de la population mondiale, la persistance de la malnutrition à l’échelle planétaire, l’épuisement des ressources naturelles, la dégradation de l’environnement. Le rapport est vivement critiqué à sa sortie parce qu’il adopte un point de vue exclusivement occidental.

Pensées de la différence.

Les pensées de la différence irriguent, dans  les années soixante-dix, déstructurées par l’offensive du giscardisme et du néolibéralisme technocratique, les idées alternatives. Sortent en librairie,  à partir de Mai 68, des ouvrages immédiatement instituées comme références sociologiques et philosophiques.  Gilles Deleuze (1925 – 1995), Différence et répétition, éditions Presses Universitaires de France, 1968, thèse de doctorat soutenue sous la direction de Maurice de Gandillac où la multiplicité remplace la substance, où l’événement supplante l’essence, où la virtualité évince la possibilité. La différence, toujours contingente, toujours relative, fonde une nouvelle pensée critique, sape les racines de l’universalisme occidental, générateur du colonialisme et de l’impérialisme. Jacques Derrida (1930 – 2004)  publie L’Ecriture et la différence, éditions du Seuil, 1967. La philosophie de la différence se libère de l’unique, focalisation de l’identité, et donc de la dominance. L’altérité, inspiratrice d’une éthique de l’échange, du partage, de la réciprocité, impose sa pertinence. La différence occultée, escamotée, étranglée, refoulée, réprimée, et pourtant agissant souterrainement, opérant silencieusement, acquiert enfin droit de cité. Les chemins de la différence s’ouvrent sur l’inexplorable, l’insoupçonnable, l’imprévoyable.

Les lendemains brumeux de Mai se distinguent par la disparition de la durée, l’absence de projets, le règne de la télévision, de l’éphémère, de l’insignifiance. La ruche philosophique s’active au-dessus de la mêlée. Ses œuvres circulent dans des cercles fermés. Le peuple s’abrutit d’émissions de variétés. La société  soumise au rouleau compresseur de la quantification, de la réification, de l’atomisation, livre ses brèches, ses failles aux aventures inédites, dévoile la pluralité des contre-cultures. La vie sociale se marchandise, s’immobilise, se stérilise. L’idée même de mouvement, d’animation, d’effervescence s’évacue au profit de l’ordre, de la sécurité, de la permanence des choses. Le festivisme vend les distractions, les divertissements, les amusements comme initiatives culturelles. La vie quotidienne se sclérose et se pétrifie dans les statistiques, les dénombrements, les recensements, les modélisations, les schématisations. Les élucubrations médiatiques étouffent la réflexion libre.

Mai 68 détourne les savoirs acquis, les retournent contre leur système producteur, sème les symboles de liberté,  inaugure des expériences inédites de subjectivation créative, interactives. La  spontanéité, la culture ne se programme pas. La culture  ne se décrète pas. La culture se bricole de mille manières au quotidien, dans l’instant présent. Nous nous libérons des grands soirs et des révolutions sanguinaires. Nous concevons la contestation culturelle comme une révolution de la révolution.

Le 14 mai 1968, nous occupons l’Ecole des Beaux-Arts, rue Bonaparte. Nous arrachons l’art à la tutelle étatique. Nous créons un journal de grève. Nous installons un atelier populaire qui produit dès le lendemain la première affiche, tirée à quelques dizaines d’exemplaires, Usines, Universités, Union, la lettre  U  en dominateur commun. U comme utopie. U comme ultraviolet, limite du spectre visible par l’humain. U comme ubiquité. Nous recourons à la sérigraphie pour augmenter les tirages. Le papier est fourni par des imprimeries de presse en grève. L’affiche La chienlit c’est lui est tirée à trois mille exemplaires. D’autres ateliers s’ouvrent dans les universités des grandes villes. En juin 1968, Les Arts décoratifs impriment des dessins plus agressifs, en noir et blanc. Des créations individuelles, collectives, anonymes, validées par l’assemblée générale.  La créativité partout, dans les bâtiments rendus au libre usage de leurs utilisateurs, dans les amphithéâtres délivrés des pesanteurs mandarinales, sur les murs, tout juste ravalés, badigeonnés de slogans ravageurs. Les placards, les graffitis, les dazibaos soixante-huitards deviennent rapidement un mythe artistique.

Mai 68 s’échoue sur le pompidolisme.

Le pompidolisme liquide les quartiers populaires, les ruelles moyenâgeuses, les artisanats traditionnels artisanales.  Paris se veut une capitale culturelle mondiale. Seuls le Marais, les quais de la Seine, la Gare d’Orsay échappent à la voracité des spéculateurs immobiliers. Dans le quartier de Belleville, les maisons basses, les ateliers, les impasses, les cours, les jardinets sont remplacés par des barres de quinze étages. Le bétonneur Le Corbusier, ami du ministre de la culture, rêve de raser le Grand Palais et de le remplacer par un musée du XXème siècle de sa facture. Il meurt avant que le projet aboutisse.  La destruction des Halles Baltard se profile.  Au nom du modernisme, s’érigent des tours gigantesques, aberrantes, la Défense, la tour Montparnasse, la tour Marc Zamansky (1916 – 1996), en hommage au doyen de faculté  qui réclame « le droit d’éliminer des facultés les étudiants fantômes ». André Malraux, se faisant photographier devant les façades décrassées, assainies, aseptisées, initie le marketing culturel, perfectionné par Jacques Duhamel, systématisé par Jack Lang. Tout dans la vitrine, rien dans la boutique. Le centre Beaubourg parachève le paradigme.

Quelle culture ?

Quelle culture ? Le colloque d’Arc-et-Senans prend conscience que le mot culture, surchargé sémantiquement,  ne peut se décliner qu’au pluriel. Une même entité culturelle est toujours une confluence de nombreuses composantes. Les anthropologues américains Louis Kroeber et Clyde Kluckhorn, recense deux cents définitions différentes de la culture (Culture. A Critical Review of Concepts and Definitions,  éditions Peabody Museum of American archaeology and ethnology, 1952). Pour Edgar Morin « la notion de culture est sans doute en sciences sociales la moins définie de toutes les notions, tantôt elle englobe tout le phénomène pour s’opposer à la nature, tantôt elle est le résidu où se rassemble tout ce qui n’est ni politique, ni économique, ni religieux…  La culture structure et oriente les instincts, construit une représentation du monde, opère l’osmose entre le réel et l’imaginaire à travers symboles, mythes, normes, idéaux, idéologies. La culture fournit des points d’appui et d’incarnation pratiques à la vie imaginaire, des points d’issue et de cristallisation imaginaires à la vie pratique ».

De la démocratie culturelle.

Le malrausisme au pouvoir fausse la démocratie culturelle du Front populaire. Il la rétrograde au rang de démocratisation, processus jamais abouti. En 1936, pendant le Front populaire, la convergence entre les projets  du gouvernement et les attentes de la société civile débouche sur des expérimentations sur le terrain qui préfigurent les Bibliothèques centrales de prêt, le Centre national de la recherche scientifique, les services culturels des musées.  Le Front populaire invente la culture. Apparaissent de nouvelles terminologies comme vie culturelle, action culturelle, démocratie culturelle. Les maisons de la culture décentralisées couvrent tous les champs, les arts, le théâtre, la littérature, le cinéma, les loisirs. S’institutionnalisent les congés payés. Le Comité de Vigilance des intellectuels antifascistes, né en 1934, joue un rôle central.  La culture ne se limite plus aux beaux-arts et aux belles-lettres. Elle s’étend à toutes les expressions rurales, urbaines. Les conservatismes, les corporatismes, la Deuxième guerre mondiale renvoient ces ambitions aux calendes grecques. Voir Pascal Oury, La Belle illusion, Culture et politique sous le signe du Front populaire, éditions du Cnrs, 2016).

Jean-Richard Bloch (1884 – 1947), organisateur du Congrès international des écrivains pour la défense de la culture en 1935,  publie un livre intitulé Naissance d’une culture, éditions Rieder, 1936, où il défend la liberté de l’artiste, une liberté inaliénable, qui doit cependant prendre en compte qu’il n’y a pas d’art sans public. Avec le retour du fascisme au pouvoir en Italie en cet automne 2022, l’analyse de Jean-Richard Bloch se réactualise actualise. « Le fascisme est la négation de la culture, de toute la culture. L’antifascisme ne fait pas de la culture un décor, un supplément d’âme, mais un véhicule essentiel de libération. La culture ne peut être un levier d’émancipation que si elle est la plus ouverte et la plus libre possible, que si elle n’est soumise à aucune doctrine, à aucune instrumentalisation partisane. La culture ne peut assurer  pleinement sa fonction désaliénatrice qu’à condition d’être autonome par rapport au politique. La crise de la culture est une crise du vocabulaire, une difficulté à nommer les choses. Un même mot désigne une réalité originaire et une réalité transformée par l’évolution. Il y a des mots pétrifiés, inanimés,  qui ne parviennent pas à désigner les réalités nouvelles. Il y a des disjonctions entre signifiants et signifiés, entre matière et langage, que seul l’art peut surmonter. L’écriture transparente ne métamorphose pas le réel. Elle transmet le plus immédiatement possible le réalisme magique du monde ».

La démocratisation culturelle débouche finalement sur la culture de masse  qu’Edgar Morin décrit, en 1989, dans un article de l’Encyclopédie Universalis dx: « C’est aux États-Unis qu’ont été créés les néologismes de mass media, terme qui englobe la grande presse, le cinéma, la radio, la télévision, et de mass culture, qui désigne la culture produite par les mass media… La culture de masse est regardée de haut par certains avec le mépris hautain de la classe exquise pour la barbarie, la vulgarité plébéienne, la marchandise de série et de grande consommation. D’autres voient dans la culture de masse l’instrument fondamental de l’asservissement, de l’aliénation, de la manipulation du peuple américain. D’aucuns voient au contraire dans la diffusion de la culture de masse l’amorce d’un vaste processus de démocratisation de la culture…  Entendons ici la culture de masse comme une culture produite en fonction de sa diffusion massive et tendant à s’adresser à une masse humaine, c’est-à-dire à un agglomérat d’individus considérés en dehors de leur appartenance professionnelle ou sociale… Mais, il serait insuffisant et erroné de définir la culture de masse comme celle qui émane des mass media. Ce serait oublier la situation des sociétés polyculturelles, où coexistent et entrent en conflit diverses cultures…  La culture de masse est en premier lieu une culture de divertissement. Elle s’introduit dans le loisir et pour le loisir. Elle est consommée sur le mode esthétique… La culture de masse est née certes des mass media et dans les mass media, mais pour développer une industrie capitaliste et épanouir une culture bourgeoise moderne… ». Pour une approche générale de la culture de masse, se reporter au livre d’Edgar Morin, L’Esprit du temps, éditions Grasset, 1962.

Nouvelle donne numérique.

La révolution numérique favorise la mise en communication de toutes les sociétés, les singularités culturelles et les interactivités créatives. L’hybridation du monde ressuscite les authenticités locales. La world music combine des rythmes ancestraux aux sonorités contemporaines. Se redynamisent les cultures plurielles. La démocratisation culturelle s’impose par le haut.  La démocratie culturelle s’exerce à la base. Michel de Certeau propose la formule braconnage culturel. Les masses ne sont pas un tout monolithique. Dans les pratiques quotidiennes, se cachent des ruses subtiles, indécelables par les systèmes de surveillance et de contrôle, qui créent de nouvelles expressions culturelles. On peut penser aux cultures des banlieues, des cultures rétives, inventives, transgressives. Le slam, le rap, le tag se composent des espaces propres à partir de fragments de sens braconnés au hasard. Ils ritualisent des usages et des accès. Le quotidien se bricole avec des connaissances, des technicités, des astuces  empiriques. Les microlibertés dérobées s’investissent dans la créativité. Les palabres cimentent les relations interpersonnelles. L’oralité consolide les liens. La lecture se diffuse par le bouche-à-oreille. Les livres passent de main en main dès lors qu’ils suscitent un intérêt commun. L’économie internétique autorise une diffusion à l’échelle planétaire. Des talents se détectent au hasard d’un clic.

Bio express. Mustapha Saha,  sociologue, poète, artiste peintre,  cofondateur du Mouvement du 22 Mars et figure historique de Mai 68. Sociologue-conseiller au Palais de l’Elysée pendant la présidence de François Hollande. Livres récents : « Haïm Zafrani. Penseur de la diversité » (éditions Hémisphères/éditions Maisonneuve & Larose, Paris, 2020), « Le Calligraphe des sables », (éditions Orion, Casablanca, 2021).

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Mustapha Saha, sociologue, écrivain, artiste peintre, cofondateur du Mouvement du 22 Mars et figure nanterroise de Mai 68. Sociologue-conseiller au Palais de l’Elysée pendant la présidence de François Hollande. Livres récents : Haïm Zafrani Penseur de la diversité (éditions Hémisphères/éditions Maisonneuve & Larose, Paris), « Le Calligraphe des sables » (éditions Orion, Casablanca).
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