RDC : les populations de l’Est dans « Un état critique »

L’ONG française Médecins sans frontières (MSF) consacre le site « Etat critique » à la détresse des populations qui vivent dans l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC) et à son action dans cette région, notamment dans le Nord-Kivu, en proie à des conflits. Entretien avec Romain Gitenet, chef de mission de MSF de retour de Goma, la capitale de la province du Nord-Kivu.

MSF est présent dans plusieurs régions de l’Est de la République Démocratique du Congo : l’Ituri et le Haut Uélé (province Orientale), le Nord-Kivu et le Sud-Kivu. Dans l’hôpital de Rutshuru, qui a une capacité de 300 lits, l’ONG assure notamment les urgences chirurgicales. Outre l’accueil dans les centres de santé et dans les hôpitaux, des équipes mobiles vont dispenser des soins aux populations dans les zones de conflit. MSF dispose également d’un système d’ambulance pour transférer vers les hôpitaux les patients qui se trouvent dans un état grave. La souffrance est devenue durant ces dernieres années le lot quotidien des populations de l’Est de la RDC. Le site « Etat critique » en témoigne des mille et une façon que permettent le multimédia : textes, photographies et films racontent l’indicible. De l’historique de la guerre aux Kivus à ses activités en passant par les témoignages des victimes et des humanitaires, au travers de leurs blogs, MSF fait écho à la douleur des Congolais dont elle essaie de soigner les maux et de panser les blessures.

Afrik.com : Quelle est la situation dans le Nord-Kivu ?

Romain Gitenet :
La situation est problématique depuis plusieurs années. Certes le contexte a changé avec l’intégration des rebelles du CNDP (Congrès national pour la défense du peuple) – la situation a évolué vers des actions de guérilla -, mais il y a autant de violences directes ou indirectes sur les populations. Certaines sont visées pour faire l’exemple. D’autres le sont au hasard des déplacements d’hommes armés. Quand ce ne sont pas des combattants qui les attaquent, ce sont des bandits. Il y a une forte instabilité liée aux conflits, à l’importante circulation d’armes. Confrontés à l’insécurité, les gens fuient leurs maisons et s’éloignent de leurs champs, leur principale source de revenus. C’est le signe le plus tangible du fait qu’ils se sentent gravement menacés. Entre octobre 2008 et novembre 2009, nous avons pratiqué plus de 1500 interventions chirurgicales liées à des violences, principalement des plaies par balle. Durant cette même période, Médecins Sans frontières a soigné plus de 5 300 victimes de violences sexuelles. Par ailleurs, des centaines de milliers de déplacés doivent se construire des abris de fortune avec des branchages et des feuilles de bananiers ou trouver refuge dans des familles d’accueil dont l’habitat traditionnel est déjà petit pour elles-mêmes. Nombre de ces déplacés contractent des infections respiratoires dans ces zones montagneuses ou sont exposés au paludisme quand ils descendent plus bas pour chercher un abri. Et leurs enfants souffrent souvent de malnutrition.

Afrik.com : Que vous disent les gens que vous recevez à propos de ces violences quotidiennes qu’ils subissent ?

Romain Gitenet :
La violence est telle qu’une bonne partie des gens ne s’expriment plus à ce sujet. Ils ne se confient plus, peut-être par lassitude. Ils ne comprennent pas pourquoi ils sont agressés. Il y a de l’incompréhension liée aussi au fait que la Monuc (Mission des Nations unies en RDC) qui est censée les protéger n’y arrive apparemment pas. Des personnes résidant dans des zones qui avaient été jusqu’ici épargnées par les affrontements et qui sont maintenant touchées par la violence ont pris, elles, le parti de manifester leur ras-le-bol. L’absence de justice ou l’impunité nourrit également les frustrations, notamment dans les affaires de viol.

Afrik.com : Humanitaire est devenu un métier dangereux. Vous sentez-vous menacés ?

Romain Gitenet :
Nous ne sommes pas menacés en tant que MSF. Nous sommes victimes d’agressions au même titre que les populations qui vivent dans le Nord-Kivu. On se fait attaquer sur les routes, même si on veille à prendre les moins dangereuses et à nous exposer le moins possible, on nous vole… Les activités mobiles de MSF, le va-et-vient incessant des ambulances, en font de facto une cible. Le logo de MSF n’a jamais été un gilet pare-balles. Nous avons toujours eu des problèmes. Mais c’est vrai qu’en 2009, les incidents ont été plus nombreux que les années précédentes. Nous essayons d’établir un espace de sécurité pour mener à bien nos opérations, en montrant à tous l’utilité de notre présence. Et puis, il faut dire que nous sommes d’une certaine manière protégés par les populations qui ne veulent pas qu’on parte parce qu’elles ont encore besoin de nous. Notre souhaitons que cela ne soit plus le cas dans un proche avenir, cela voudrait alors dire que la paix est revenue.