RDC, gouvernement Badibanga : Kinshasa et Lubumbashi tirent à hue et à dia

La situation politique s’est brusquement tendue, comme on pouvait s’y attendre, au lendemain du 19 décembre, terme du second mandat du Président Joseph Kabila. Les conditions de la transition jusqu’aux prochaines élections présidentielles, repoussées dans plus d’une année, ne font toujours pas l’objet d’un consensus et les opposants ont fait entendre leur voix, aussitôt confrontés à une répression très ferme, voire violente. L’ONG HRW dénombrait une trentaine de morts dans cette seule journée.

Tandis que Kinshasa attendait le retour des évêques, appelés en consultation à Rome et qui se préparaient à reprendre leur médiation mercredi 21 décembre 2016, les derniers instants du second mandat du président Kabila ont vu la promulgation de la liste -pléthorique- des 68 ministres du nouveau gouvernement de RDC. Un très large gouvernement où figurent un certain nombre de « ralliés » issus des rangs de l’opposition, et un grand nombre de « fidèles » dont la ferveur a ainsi été récompensée

Désapprobation populaire

Kinshasa a rapidement retenti du bruit des sifflets, des casseroles battues avec énergie et des coups de feu non identifiés ont renforcé la cacophonie. Selon certains témoins, « dans certains quartiers, Yolo et Matete, des colonnes de fumée, provoquées sans doute par des pneus enflammés, ont obscurci le ciel de la capitale tandis que, restés éveillés, de nombreux habitants sortaient dans les ruelles pour commenter la situation avec leurs voisins ».

L’étonnement et parfois la fureur soulignent le fait que la constitution du gouvernement anticipe sur les conclusions des négociations en cours entre la Majorité Présidentielle et l’opposition. Même si les partisans du président sortant soulignent que la liste pourra être remaniée ou encore élargie à la suite de ces discussions et de la médiation engagée, une partie de la population s’est sentie prise de court.

Un gouvernement large et composite

Le Premier Ministre, Samy Badibanga, était jusqu’à sa nomination député national, sous l’étiquette « Union pour la démocratie et le progrès social » (UDPS), parti de l’opposant historique Etienne Tshisekedi, qui continue de mener les discussions avec la Majorité Présidentielle. Il a réussi à attirer à lui un certain nombre d’autres transfuges de l’opposition qui, après avoir participé au dialogue chapeauté par Edem Kodjo avaient conclu le premier accord récusé par leur vieux leader. C’est le cas d’ Holy Ilunga à la Santé (ancien médecin personnel de Tshisekedi…) ou de Tharcisse Loseke aux Finances…
Pour autant, la nouvelle équipe gouvernementale comprend surtout plusieurs noms du gouvernement précédent : Alexis Thambwe Mwamba garde sa place comme ministre de la Justice, Lambert Mende, Ministre de la Communication, porte-parole du gouvernement, et Modeste Bahati Lukweko, à l’Economie nationale.
On y dénombre trois vice-premiers ministres : notamment un poids lourd de la Majorité présidentielle, Léonard She Okitundu , qui fut chargé des Droits de l’homme, et qui est promu aux Affaires étrangères et Intégration régionale, tandis qu’Emmanuel Ramazani Shadari est chargé de l’Intérieur et que José Makila s’occupe des Transports et des Communications.

A Lubumbashi la foule s’en prend aux intérêts de la famille Kabila

La réaction populaire a également été très négative à Lubumbashi, fief de l’opposant et ex- gouverneur Moïse Katumbi, où des tirs nourris ont commencé tôt dans la journée dans plusieurs quartiers : des sources privées ont dénombré 8 morts, victimes de tirs à balles réelles dans le quartier Matshipisha, 5 à la Katuba, deux élèves sur la route de Kipushi, tandis que 4 policiers et deux militaires ont également été tués.

Certains habitants se terraient chez eux craignant des violences et des pillages massifs tandis que les dégâts matériels, après une journée d’émeutes, étaient déjà très importants. Plusieurs stations service (appartenant à la famille Kabila) et quatre pompes à essence ont été incendiées. A Kananga, dans le centre de la RDC, des tirs d’armes légères et des détonations d’armes lourdes ont provoqué des mouvements de panique et les habitants des quartiers proches de l’aéroport ont fui en masse. A Kinshasa même, des sources gouvernementales dénombraient neuf morts dans les affrontements.

Le choix de la légalité au risque de l’illégitimité?

En choisissant de nommer immédiatement les nouveaux ministres qui composent le gouvernement Badibanga, le Président Joseph Kabila a fait un choix dicté par la volonté de promulguer sa composition dans un cadre institutionnel incontestable (ses prérogatives restaient entières jusqu’au terme légal de son mandat, afin que la légitimité constitutionnelle de l’équipe qui a en charge la gestion du pays ne soit pas contestable. Mais ce choix, raisonnable, n’en est pas moins ressenti comme un passage en force illégitime, par tous ceux qui prônent une alternance à la tête de l’Etat.

La République Démocratique du Congo tout entière retient désormais son souffle : entre le danger de l’embrasement général et la chance d’arriver à un accord sur les conditions de la transition, l’avenir du plus grand pays francophone d’Afrique balance sur le fil du rasoir. Souhaitons que Samy Badibanga ait toutes les qualités requises d’un funambule…