Quitter le tiers-monde à tout prix

La couverture du livre

Dans son premier roman La nuit est tombée sur Dakar, la dramaturge sénégalaise Aminata Zaaria évoque la vie de deux jeunes adolescentes de son pays, prêtes à tout, pour gagner l’Occident. Pour y arriver, elles ont quitté leur village, et rejoint à Dakar, deux Blancs qui ont l’âge de leurs grands-parents. La romancière, avec le destin qu’elle a réservé à ses deux héroïnes, semble dire aux autres filles appâtées par l’eldorado occidental, de prendre garde.

« Je sais que je risque les flammes de l’enfer, mais je suis prête à tout pour échapper à la pauvreté ». Ainsi commence La nuit est tombée sur Dakar. Dans une société qui réprouve les unions mixtes (vieil homme blanc et jeune mineure noire), et où il existe de puissants interdits religieux, la narratrice et sa meilleure amie ont préféré se compromettre pour rejoindre l’Occident, que rester dans un village où elles se sentaient, d’avance, condamnées à vivre dans un dénuement.

ô Occident! ô misère ! ô dénuement ennemi ! Que pousses-tu tant à faire ! Pourtant, elle (17ans) trouvait qu’il devrait « avoir dans les soixante-dix ans, peut-être beaucoup plus. Ses joues sont creuses et son front bombé, ses lèvres comme de minces filets de chair, et sa bouche n’est qu’un abîme au fond duquel bouge sans cesse son dentier. Il est chauve et glabre. C’est d’ailleurs la première fois de ma vie que je vois un homme sans cils ni sourcils. Ses yeux globuleux le font ressembler à un crapaud. En plus, il a une façon de bouger juste l’iris, lorsqu’il veut regarder, qui lui donne l’air d’un batracien. Il ne parle pas, il croasse et c’est lugubre. En lui serrant la main, j’ai failli m’enfuir. De sa main droite, il ne reste plus que le pouce. La main est là mais pas les quatre autres doigts. Ils sont coupés et ce qu’il en reste ressemble à des doigts mal formés. J’avais évité de l’embrasser .. ». Néanmoins, elle couchera ce soir-là avec ce vieillard qu’elle surnomme « le Crapaud ».

La nuit est tombée sur Dakar raconte une histoire qui est loin d’être isolée en Afrique. En 231 petites pages, on voit Dior Touré (17 ans), entraîner son amie (et narratrice) dans ses aspirations : « Tous ces Français, Belges et Allemands qui vivent au Sénégal, ils ne sont attirés que par l’exotisme. L’essentiel pour eux c’est que tu sois noire, black comme ils disent, et que tu ne sois pas vieille. Ils ne font pas la différence entre une chèvre coiffée et un top model, je te dis ». Ces propos de « sa copine qui lui donne des conseils avisés » ont suffi de convaincre la narratrice (qui ne se trouve aucun charme), qu’elle aurait sa chance dans la capitale pour trouver elle aussi, son « toubab ». Il faut donc quitter Lëndëm, cet « amas de paillotes dressé au milieu de la savane […], ses barrières en tiges de mil tressées et dénommées (refus de la honte) », pour se rendre à Dakar, située à 70kms.

Plus dure sera la chute

A Gorée (ancien lieu d’embarcation des esclaves pour le Nouveau-monde) où vit son septuagénaire, la narratrice « craque » pour son domicile. La magnificence qui l’entoure avec son « immense véranda avec des balustrades et un mobilier en rotin […], au premier étage, la pièce où le chevalier de Boufflers, gouverneur du Sénégal en 1786, écrivait ses lettres d’amour à la marquise Eléonore de Sabran […], la baie vitrée sertie dans la pierre et qui donne l’impression que la chambre est en pleine mer » l’a clouée sur place. Maintenant, il faut laisser le « toubab » qu’on répugne, assouvir ses envies. Mais on n’y arrive pas. Alors, le septuagénaire hideux lui remet sur le champ, cent mille francs CFA (environ 153 euros) qui lui permettent « d’écarter les cuisses ». Ensuite, il a fallu « penser très fort à l’argent sous l’oreiller, ce qui a suffi à lui faire oublier ce qu’il lui faisait ». Le lendemain, la jeune fille est métamorphosée par ses nouveaux vêtements chic « avec des motifs léopard », sa paire de mules « en satin noir, talons rectangles qui font très soirée de gala » et ses boucles d’oreilles en « strass ». Les ennuis apparaîtront quand, Paul Grenelle, le copain blanc de Dior Touré, refusera de l’emmener en France. Quand les images de la Tour Eiffel, des Champs-Elysées et autres vitrines, symboles de la beauté française commenceront à s’envoler, la jeune fille impétueuse, cherchera à ne pas se laisser faire, ce qui précipitera sa chute, ainsi que celle de son amie, la narratrice.

Un réquisitoire contre les Etats tiers-mondistes

Le roman se déroule en plein début de XXIème siècle et semble regretter la « prospérité » d’antan. C’est un homme, professeur de son état, qui l’incarne. Monsieur Kéïta qui voit se dérouler devant ses yeux, la fuite des jeunes du pays, tente à sa façon de dissuader cette jeunesse de son exode. Le digne enseignant se démène pour retenir, ceux qui représentent l’avenir du pays. Il sait qu’ils sont l’Afrique de demain, l’Afrique de la relève, alors, il leur conte, avec amour, une période que les moins de vingt ans qu’ils sont n’ont pas connue. C’est l’époque du premier Président du Sénégal libre : Léopold Sédar Senghor. Epoque où « la nourriture ne manquait pas », époque où, a été organisé, le « premier Festival mondial des arts nègres ». Mais, pour ses jeunes élèves qui avouent n’avoir connu que « les restrictions budgétaires, la privatisation des sociétés publiques et la perte de la valeur du franc CFA », impossible d’être séduits. Il faut partir, parce que « tous les jeunes du pays d’ailleurs préfèrent immigrer en Europe, plus précisément en Italie, plutôt que de perdre leur temps dans les écoles, persuadés qu’ils s’en sortiront mieux en faisant les vendanges à Brescia ».

L’arrivée du renouveau démocratique qui parcourt quelques minces pays actuels du continent est derechef, un argument de « rétention » de cette jeunesse sur le continent, par Monsieur Kéïta. Le téméraire qui ne veut surtout pas plier, le prend comme un souffle qui devrait balayer les années de disette et se remet à parler à la jeunesse de leur « pays qui allait changer parce qu’il y a un nouveau président de la République, monsieur Abdoulaye Wade ». Mais, chez les deux jeunes héroïnes, plus aucun de ses conseils n’aura d’effet. Elles ont déjà fait leur choix : « il ne reste que la possibilité de se marier à des immigrés ou à des toubabs », à condition d’avoir le « culot d’affronter le mépris d’une société qui condamne les mariages mixtes ». Ce culot, elles l’auront, mais leur volonté ne sera pas faite.

Prostitution

Construit comme le Maïmouna d’Abdoulaye Sadji qui raconte le départ de son village sénégalais par une jeune fille pour le palais luxueux du mari de sa sœur à Dakar, et qui s’achève sur un retour au village, La nuit est tombée sur Dakar est augmentée elle, d’une réflexion profonde de ces deux jeunes et naïves adolescentes après leur retour brutal sur terre. Réflexion qui vient de Dior Touré, l’héroïne : « S’ils (les toubabs) se comportent avec autant de lâcheté avec nous, c’est parce qu’ils n’ont pas une haute opinion de ce que nous sommes. Et ils n’ont pas tort. Le respect, c’est à nous de l’imposer et pas en nous prostituant ainsi ».

Avec une écriture simple et limpide, sans aucune préciosité, riche en dictons et autres sagesses populaires, les mots et phrases de la jeune narratrice sont touchants d’autant qu’elle raconte ses mésaventures, comme elle les a ressenties, c’est-à-dire sans aucun ajout de quelque édulcorant que ce soit.

 La nuit est tombée sur Dakar, Aminata Zaaria, ed. Grasset 2004.

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