Que les esclaves reposent en paix

Les dépouilles d’anciens esclaves exhumées il y a plus de dix ans, à Manhattan dans le « Cimetière des Noirs », ont été mises en terre vendredi au même endroit. La communauté noire-américaine a dû se battre contre le gouvernement fédéral pour gagner ce droit et préserver l’intégrité de cet héritage historique.

Retour au « Cimetière des Noirs ». Les Africains-Américains ont enterré vendredi les dépouilles d’anciens esclaves retrouvées il y a plus de dix ans dans un quartier de Manhattan (Etat de New York). Une seconde mise en terre qui promet d’être pleine d’émotion. La communauté a dû se battre avec le pouvoir fédéral pendant une décennie pour gagner le droit de laisser reposer leurs ancêtres là où ils ont été inhumés la première fois. Une bataille pour conserver cet héritage culturel intact, mais aussi pour entretenir la mémoire d’une des périodes les plus noires de l’histoire africaine.

Un cimetière qui dérange

Le « Cimetière des Noirs ». C’est ainsi qu’est nommé le lieu où près de 20 000 âmes noires ont été enterrées aux 17e et 18e siècles. Epoque de l’esclavage et de ségrégation raciale. Ce qui explique pourquoi des hommes libres étaient enterrés auprès de leurs ancêtres enchaînés. Un lieu plein de souvenirs riches et douloureux dont les historiens pensaient qu’il ne restait plus grand chose. Jusqu’au jour où, en mai 1991, une équipe d’archéologues travaillant à Manhattan pour le gouvernement fédéral tombe par hasard sur une partie du cimetière.

Une découverte qui met à mal les projets des autorités. Elles prévoyaient de construire à cet emplacement un ensemble de bureaux de 34 étages. Déjà en retard, elles décident d’exhumer les corps et de poursuivre le planning. Une décision que rejettent catégoriquement la communauté africaine-américaine et quelques membres du Congrès. Selon le New York Times, cette pression a poussé l’agence en charge des travaux à modifier ses plans de base. Elle s’est tout de même engagée à préserver le site découvert et à autoriser la nouvelle inhumation des plus de 400 corps déterrés.

Le Nord était aussi esclavagiste

Les Noirs-Américains ont remporté une autre victoire. Obtenir que les recherches sur le site soient menées par un groupe d’experts noirs. Les entrailles de la terre ont livré quelques secrets de la vie des esclaves. Près de la moitié des ossements retrouvés seraient ceux d’enfants. Preuve que leur espérance de vie était très courte. Par ailleurs, les fouilles ont permis de collecter « environ 1,5 million d’objets de la vie quotidienne, de la poterie et la verrerie aux outils et jouets d’enfants », explique le quotidien américain.

Le « Cimetière des Noirs » permet aussi de faire tomber une assomption : celle que seul le Sud de l’Amérique était esclavagiste. Une remarque que Michael Blakey, directeur scientifique du projet fédéral d’étude du site, avait déjà livrée en 1999 au journal The Christian Science Monitor. « Les esclaves composaient 40% de la population de la colonie hollandaise et jusqu’à 20% de la britannique ». Ils ont donc aussi clairement participé au développement du Nord des Etats-Unis. Bien peu de reconnaissance, toutefois, de la bannière étoilée.

Retour en terre

Les autorités fédérales auraient traîné des pieds pour accomplir les démarches permettant l’inhumation des esclaves et des Noirs libres à leur place première. De quoi expliquer que le combat se soit étendu sur plus d’une décennie. Mais aujourd’hui, le combat est gagné. Pour célébrer l’événement, des festivités se sont déroulées à Washington pendant toute la semaine. Vendredi, les restes d’un homme, d’une femme, d’un garçon et d’une fille retrouvés sur le site retourneront en terre dans un cercueil en acajou. Au même titre que ceux de leurs contemporains déterrés lors des travaux du gouvernement. Pour marquer ce moment historique, un centre éducatif et un mémorial devraient prochainement voir le jour.