Quand Malcolm n’était pas X

Malcolm n’est pas né sous X et portait le nom de Little avant de sculpter sa légende. « Derrière chaque grand homme, il y a une femme », dit le proverbe. Or, derrière cet homme-là, il y a surtout une jeunesse brisée, dont les plaies mettront du temps à cicatriser et expliqueront en partie son parcours. A l’occasion de la journée internationale de lutte contre le racisme célébrée ce 21 mars, AFRIK.COM revient sur la vie de Malcom X, décédé il y a 50 ans et un mois.

Qui était Malcolm X ? Beaucoup pensent pouvoir s’en faire une idée claire, le juger, le blâmer ou le louer. Un prophète pour certains, un démon pour d’autres, un humaniste ou un suprémaciste noir, un symbole du sectarisme ou de la tolérance, un sage ou un fanatique. Chacun tente de le catégoriser à sa manière, retenant du martyr une image passionnée, fréquemment manichéenne. En réalité, Malcolm était tout cela en fonction des périodes, un homme fait d’amour et de violence, de larmes et de sourires, d’or et de boue, aux visages multiples et ridés par la brutalité d’une société féroce, qui a su combattre une haine tenace qui survivait en lui en le rattrapant trop souvent. Un Spartiate pourtant sensible, avec ses pudeurs et son exubérance, sa foi et ses doutes, sa profondeur d’âme et ses pulsions, entouré d’amis et surtout d’ennemis. Surtout, car l’homme dérangeait par son intransigeance, son courage, son charisme, sa fierté et son jusqu’au-boutisme. Son histoire se ponctue de revirements extrêmes, de métamorphoses soudaines, de mues et de traumatismes, jusqu’à sa conclusion tragique à Harlem en février 1965.

Chercher à synthétiser son parcours serait ubuesque face à la complexité de ce personnage toujours mystérieux, cinquante ans après sa mort et en évolution constante. En revanche, s’intéresser à son jeune âge est indispensable pour comprendre son rapport torturé et sans concession à l’homme blanc, là aussi évolutif, et qui lui est encore reproché aujourd’hui. Ce « Nègre marron » effrayait, à force de refuser d’être « un nègre de maison » et son discours, occasionnellement haineux mais plus souvent sage, demeure caricaturé et noirci par ceux qui ne se replongent pas dans les failles de sa construction personnelle, les blessures du Little raturé par le X.

Un climat sociétal étouffant

Avant de qualifier de « racistes » certains positionnements et quelques déclarations de Malcolm X, à certains moments de son existence, il faut d’abord les recontextualiser et observer la normalité de cette posture dans une société idéologiquement et structurellement raciste.
Malcolm Little, né en 1925 dans le Nebraska, est tout d’abord le produit d’un contexte sociétal particulier. En effet, dans la première moitié du XXème siècle, l’homme noir aux Etats-Unis (et pas uniquement dans les Etats du Sud) est l’objet de brimades, de violences, de discriminations, d’humiliations continuelles et d’exploitation, voire pire. Récemment passé du statut d’esclave à celui de main-d’œuvre bon marché, il n’a sa place qu’au service des Blancs, est indésirable dans les lieux publics et risque sa vie en osant regarder ses « maîtres » dans les yeux.

Entre 1890 et 1920, 3 000 Afro-Américains sont victimes des exécutions du Ku Klux Klan ou de lynchages, et ce phénomène continue sous les yeux de la police jusque dans les années 1960. Ainsi, un garçon de 14 ans répondant au nom d’Emmet Till est assassiné, en 1955, à Chicago pour avoir tenté de séduire une jeune fille blanche. Il a les yeux arrachés, le visage déformé par les coups, le corps criblé de balles et un ventilateur de machine à trier le coton attaché autour du cou par du fil barbelé. Ses deux assassins sont rapidement acquittés, comme la plupart de ceux qui tuent des Noirs. Il ne s’agit là que d’un exemple parmi tant d’autres, comme ceux plus anciens de Jesse Washington (17 ans), en 1916, ou de Lige Daniels (16 ans), en 1920, pour ne citer qu’eux. Face à l’inaction des autorités, les cadavres sont même régulièrement immortalisés sur des cartes postales vendues dans certaines boutiques.

Par conséquent, la domination des Blancs passe par la violence, la peur provoquée dans une communauté noire ridiculisée et infantilisée.
Dans ce contexte, pointer du doigt le racisme occasionnel de Malcolm est incohérent, comme de dénoncer l’anti-occidentalisme des Indiens d’Amérique au XIXème siècle. A cette affirmation, il est possible de répliquer par l’exemple de Martin Luther King, dont le pacifisme et la dignité s’opposent alors à la barbarie froide d’une société blanche suprémaciste au sein de laquelle les progressistes peinent à se faire entendre. Or, Malcolm a parfois été radicalement opposé à la stratégie du pasteur, difficile à tenir face à l’injustice, pour finalement s’en approcher à la fin de sa vie. Sa virilité brutale s’est certes quelquefois traduite par une haine prononcée et généralisée à l’encontre des dominants, mais, à d’autres périodes de sa vie, par des mains tendues et un orgueil nécessaire à l’encontre du mépris ou du paternalisme.
Par ailleurs, la patience surhumaine de Martin Luther King, pourtant efficace et victorieuse en matière de droits civiques, n’a pas non plus empêché son assassinat et fait sortir les Afro-Américains de leur condition de minorité pauvre et marginalisée. Encore en 2015, malgré les mandats de Barack Obama et quelques avancées notables, les prisons et les ghettos regorgent de Noirs américains, victimes de la délinquance, de la drogue, de l’obésité, du chômage, de la discrimination ou encore des bavures policières.

Les démons du passé

Dans ce contexte, la cellule familiale est rarement épargnée. En effet, les parents de Malcolm sont emportés par le tourbillon de la haine. Son père, Earl Little, prêcheur baptiste et fervent militant de Marcus Garvey, est exécuté par le Ku Klux Klan comme de nombreux hommes de sa famille. La thèse officielle ? Un suicide, bien évidemment. Sa mère, Louise Norton, Grenadine métissée en raison du viol de sa mère, déteste la clarté de sa peau et élève ses enfants dans ce rapport torturé à leur couleur. Notons que la femme noire est en ce temps considérée par de nombreux Blancs comme un objet sexuel. Les rapports charnels sont généralement facturés ou se produisent sous la contrainte, qu’elle soit physique, psychologique ou symbolique. Malcolm tient donc son teint hâlé et ses cheveux proches du roux de cet ancêtre symbolisant la domination raciale des « europoïdes » et l’écrasement des siens. C’est d’ailleurs à partir de cette particularité physique qu’on le surnomme rapidement « Red ».

De plus, à la mort de son père, sa mère devient pauvre et dépressive au point d’être internée et de ne plus pouvoir s’occuper de ses enfants, qui sont placés dans des familles d’accueil. « Red » se retrouve alors seul dans une communauté blanche et brille par ses capacités à l’école. Il souhaite devenir avocat, ce à quoi un professeur répond qu’il lui faut choisir un « métier de nègre ». Le jeune Malcolm fait tout pour se défriser les cheveux et éclaircir davantage sa peau déjà pâle.

Après avoir changé plusieurs fois de domicile, il est envoyé à Boston dans de la famille puis dans le Michigan et survit grâce à des emplois « de nègre » (employé d’une compagnie ferroviaire ou cireur de chaussures) et à des activités illicites (revente de drogue, cambriolages etc.).
Alors que son pays vient d’entrer dans la Seconde Guerre Mondiale, il fait tout pour être réformé et y parvient en étant jugé « mentalement inapte au service militaire », à la suite de déclarations racistes, pro-communistes et pro-japonaises.

De 1942 à 1946, Malcolm devenu cocaïnomane, vit entre Boston et New York, souvent accompagné par Sophia, une maîtresse blanche qui le quitte au moment de son jugement. Effectivement, après divers forfaits et avoir avoué sa relation intime avec une caucasienne (ce qui a failli lui coûter une autre condamnation pour viol), il est condamné à dix ans de détention dans une prison d’Etat à Charleston. Un juge blanc, des geôliers blancs, des prêtres blancs. Il y gagne très vite le surnom de « Satan » en raison de sa haine affichée pour Jésus, un Blanc lui aussi.

De la délinquance à l’embrigadement

Rapidement, le rebelle commence à intriguer certains idéologues présents dans la prison et proches d’un groupuscule militant. Son insolence plaît, sa haine des Blancs également, mais le jeune homme n’est ni politisé, ni cultivé. Ses nouveaux camarades, poussent donc Malcolm vers les livres, une idéologie, et taillent le diamant brut en le manipulant. Tout prend sens à ses yeux : en se révoltant par la délinquance, il sert un système. Il décide d’échapper à l’ignorance, à sa condition, en se reconstruisant spirituellement et intellectuellement. Il adopte ainsi un islam éloigné des principales écoles du sunnisme et voit en Elijah Muhammad un prophète. Ce dernier, leader de l’organisation Nation Of Islam et gourou de ses camarades de détention, construit sa pensée autour du culte de sa personne, d’un nationalisme noir prononcé et de la diabolisation des Blancs. Ce discours trouve un certain écho dans la tête du jeune Malcolm à la lumière de son vécu. Qui blâmer si ce n’est l’homme blanc ? Cet homme blanc incarné par l’esclavagiste, le violeur de sa grand-mère, le Ku Klux Klan, les services sociaux, l’école, l’armée, le commissariat, le tribunal et la prison. Cet homme blanc qui veut faire de lui un nègre obéissant réussit à le pousser dans la gueule d’un loup noir.

Elijah Muhammad, pourtant déséquilibré et mégalomane, devient un père pour lui et lui apprend à canaliser sa haine pour l’utiliser en politique. Un orateur est né, il ne s’appelle plus Little (nom imposé à ses ancêtres par les ancêtres de ceux qu’il combat), il s’appelle à présent X. Celui qui affirmera tout haut, dans le blanc des yeux des Blancs, ce que la masse noire n’osera susurrer. Néanmoins, Malcolm ne s’est pas encore totalement trouvé à ce moment précis et mettra du temps avant de s’émanciper de son nouveau maître, d’ébène celui-ci, et de devenir vraiment lui-même. Celui qui comprendra que le cœur importe plus que la peau, que pacifisme ne signifie pas faiblesse, que l’islam n’appelle pas à l’intolérance, que l’amour est plus dangereux que la haine. Celui qui se fera finalement assassiner, car bâtisseur de ponts plutôt que de murailles.