Quand les décrets religieux participent à la lutte contre le sida

La plupart des occidentaux associent une fatwa, un décret islamique, à la condamnation à mort de l’auteur Salman Rushdie et à la burqa, un vêtement qui couvre intégralement le corps des femmes. Mais les fatwas peuvent également être progressistes et encourager de profonds changements.

Emises par des oulémas, éminents érudits musulmans, les fatwas servent de lignes directrices à l’ummah, la communauté musulmane internationale qui regroupe entre 1,3 et 1,5 milliard de personnes. Fin novembre, les ébauches de diverses fatwas progressistes ont été étudiées par des oulémas, réunis à l’occasion de la Consultation internationale sur l’Islam et le VIH/SIDA, organisée par le Secours islamique (IRW), une association caritative, à Johannesbourg, en Afrique du Sud.

Par exemple, une fatwa vise à accorder l’utilisation des fonds de la zakat (aumône obligatoire) en faveur des personnes séropositives indigentes, musulmanes ou non musulmanes. En outre, cette fatwa ne prend pas en considération la manière dont les malades ont contracté le virus.

Une autre fatwa vise à approuver l’utilisation du préservatif chez les couples mariés sérodiscordants (c’est-à-dire formé d’un partenaire séropositif et d’un partenaire séronégatif), afin de lutter contre la propagation du virus.

Ces résultats ne sont pas définitifs, et en tant qu’ébauches, les fatwas seront étudiées l’année prochaine, dans le cadre de consultations nationales et régionales.

« Il s’agit de deux décrets potentiellement révolutionnaires », a estimé le docteur Ashgar Ali Engineer, président du Centre d’étude de la société et de la laïcité, à Bombay, en Inde.

L’usage du préservatif a longtemps été l’objet de controverses dans la lutte contre le VIH. En effet, les enseignants musulmans condamnent les rapports sexuels avant le mariage ou en dehors du mariage et rejettent l’usage du préservatif, comme moyen de protection ou de contraception. Cependant, les points de vue sur l’usage du préservatif ne sont pas unanimes.

« Parfois, l’usage du préservatif est nécessaire », a noté le cheikh Abul kalam Azad, du Bangladesh. « L’ennemi de mon ennemi est mon ami. Le VIH est un ennemi. Le préservatif est l’ennemi du VIH. Si nous pouvons sauver des vies avec un préservatif, alors autorisons les couples sérodiscordants à utiliser ce moyen de protection. »

Conséquences sur le terrain

Pour les associations caritatives comme IRW, si ces points de vue deviennent des décrets, alors « nous pourrons concevoir des programmes fondés sur ces recommandations », a expliqué Makki Abdelnabi Mohamed Hamid, un agronome soudanais et responsable de la région Afrique auprès d’IRW.

Sur le terrain, les fatwas pourraient faciliter les opérations. « Si nous travaillons par exemple en Somalie, nous pouvons avancer ces fatwas et les leaders religieux locaux n’entraveront point notre travail », a poursuivi M. Mohamed Hamid.

La zakat, une aumône obligatoire équivalent à deux pour cent de l’ensemble des richesses d’un individu, à partir d’un certain seuil, mobilise d’importantes sommes d’argent qui pourraient être consacrées au travail de lutte contre le VIH/SIDA.

« Les gens et les institutions peuvent désormais se sentir à l’aise et donner de l’argent en faveur de la lutte contre le VIH/SIDA », a ajouté M. Mohamed Hamid.

Jusqu’à présent, les interventions de lutte contre la pandémie menées par la communauté musulmane se sont heurtées à « l’association préjudiciable qui fait de la maladie une dépravation morale », a rappelé le docteur Ali Engineer. Etant donné que le virus se transmet entre autres lors de rapports sexuels illégaux ou par la consommation de drogues injectables, la maladie est souvent associée à un péché.

Les musulmans accordent une grande importance au Coran, livre sacré de l’Islam, et à l’Hadith, un recueil de textes retraçant la vie et les paroles de Mahomet.

« Le sida et les préservatifs n’existaient pas à l’époque. Nous sommes confrontés à de nouveaux défis, et nous avons besoin de nouvelles fatwas afin d’apporter une réponse à ces nouvelles questions », a souligné M. Mohamed Hamid.

La plupart des érudits vivent dans leur monde, ce qui accentue le problème. « Certains leaders religieux ne sont pas exposés au monde réel. Nous, les travailleurs humanitaires, nous écoutons les histoires des gens », a ajouté M. Mohamed Hamid. En outre, être informé sur le VIH/SIDA aide à lutter contre la propagation de l’épidémie.

« Un être humain est l’ennemi de ce qu’il ne connaît pas. Nous avons besoin d’érudits qui comprennent tous les aspects du VIH/SIDA et qui essaient d’émettre des décrets appropriés », a dit Lina al-Homri, docteur en Charia (loi islamique), à la faculté de la dawa (mission religieuse), à Damas, en Syrie.

Etablir un lien entre la science et la religion

Mme al-Homri compte parmi les deux femmes universitaires ayant participé à l’ébauche des fatwas. Le docteur Ikram Bux, un médecin sud-africain spécialisé en VIH/SIDA, basé dans la ville côtière de Durban, dans l’est du pays, partage le point de vue de l’universitaire. « Pour les fatwas portant sur le VIH, les oulémas devraient faire appel à des conseillers spécialisés sur l’épidémie », a-t-il estimé.

Etablir un lien entre la science et la religion a été la clé de voûte de la lutte contre le sida menée au Sénégal, un modèle loué par le Programme commun des Nations Unies sur le sida, ONUSIDA.

Dès 1987, alors que les gouvernements africains, à l’exception de l’Ouganda, ne parlaient pas de la maladie, les scientifiques, les épidémiologistes et les autorités sanitaires du Sénégal (tous des musulmans) ont rencontré des leaders islamiques traditionnels afin de leur expliquer la nouvelle maladie, d’un point de vue scientifique et non moral.

En conséquence, il y a une vingtaine d’années, les imams de l’Etat ouest africain qui abrite plus de 12 millions d’habitants ont été mobilisés afin de diffuser des messages explicites sur la prévention et la transmission du virus.

Aujourd’hui, de nombreux pays musulmans et communautés ont conçu et mis en œuvre des programmes innovants afin de lutter contre la pandémie.

Par exemple, en Iran et en Indonésie, ces programmes visent à porter assistance aux consommateurs de drogues injectables, en Afghanistan, les initiatives portent sur le planning familial et en Zambie, l’accent est mis sur les enfants des rues.

Calle Almedal, haut consultant auprès de l’ONUSIDA et spécialiste des initiatives communautaires de lutte contre la pandémie, a dit avoir été impressionné par la variété et la qualité du travail présenté lors de la consultation de Johannesbourg.

« Les ONG [organisations non gouvernementales] musulmanes ont peu de visibilité, mais elles accomplissent un travail extraordinaire. A l’image des groupes chrétiens il y a une vingtaine d’années, elles sont trop occupées pour participer aux conférences internationales et pour s’en vanter », a-t-il conclu.