Quand la canicule fait recette

La saison sèche, au Sénégal, est l’occasion pour les vendeurs d’eau ambulants de faire recette. Rencontre avec Déthié et Lahat, deux frères âgés de 17 et 19 ans, venus tenter leur chance dans les rues de Dakar. Ils nous expliquent leur quotidien dans un business qui se révèle être une bonne affaire pour les employeurs.

De notre partenaire Le Nouvel Economiste

Ils essaiment les carrefours, les gares routières et ferroviaires et autres lieux de rencontre. En cette période de canicule, ils ont fait de la vente de boissons glacées (eau, jus de fruit, etc.) leur principale activité. Ils, ce sont ces vendeurs ambulants, les « ngoorgorlou » comme on les appelle au Sénégal. Ils s’activent dans l’informel dans l’espoir de tenir un jour un grand magasin ou une grande boutique ou bien prendre les airs pour émigrer. La forte chaleur[[<**>La saison sèche s’étend de mai à octobre.]] – coup de pouce divin, c’est selon – les aide à réaliser de petits profits qui, mis bout à bout, permettent des merveilles, disent-ils. Car la question se pose : ce pan du secteur informel nourrit-il son homme ?

« Je m’appelle Déthié et l’autre, dit-il, en désignant son compagnon de fortune, s’appelle Lahat. Nous sommes ressortissants d’un même village du Baol (région de Diourbel, ndlr) et nous sommes venus chercher fortune à Dakar, en attendant… » Ils ont en commun une tenue à motif, chemise et pantacourt presque identique, et un chariot avec des sachets d’eau. « C’est Lahat (19 ans, ndrl), mon aîné de deux ans, qui m’a entraîné dans ce métier (au propre comme au figuré). Nous n’avons pas le même employeur mais il n’y a pas de rivalité entre nous », nous confie Déthié. A chacun sa chance.

Les sachets d’eau s’achètent à 10 ou 25 F CFA, tandis que les bouteilles (vides d’eau minérale) remplies d’eau du robinet et congelées s’échangent à 100 F CFA. « Je verse quotidiennement 2 000 F CFA à ma patronne qui me verse un salaire mensuel de 8 000 F CFA, poursuit-il. Je suis logé et nourri par mon employeur, Mme Ndiaye. Il arrive qu’elle me donne 100 ou 200 F de plus, selon son humeur du moment, nous renseigne-t-il. Pour Déthié, c’est très rare qu’il n’atteigne pas le versement journalier. Les rares fois où cela arrive, dit-il, c’est, la plupart du temps, à cause de la qualité des sachets qui crèvent entre les mains.»

Venir en aide à sa famille

« Pour vendre de l’eau toujours fraîche, nous limitons la quantité transportée et nous faisons plusieurs allers-retours entre nos lieux de vente et la maison où nous nous ravitaillons », confie Lahat. A côté de leurs recettes, ils bénéficient parfois de petits extras. Déthié a tenu à lever ce coin du voile : « Oui, il arrive que des clients nous « pardonnent » la monnaie, surtout pendant les périodes de fin du mois». Très consciencieux, il dit mettre de côté cet argent, plus les quelques économies qu’il parvient à réaliser, afin de venir en aide à sa famille restée au village. Des projets avec ce petit commerce ? Déthié, comme une personne mûre, rétorque que pour l’instant, il s’accroche à son boulot, en attendant des lendemains meilleurs. Son souhait : émigrer pour pouvoir avoir des maisons, des taxis, de quoi aider aussi des jeunes qui seraient en situation difficile.

Pour Lahat le travail est le même, à la seule différence qu’il verse, lui, 2 500 F CFA par jour pour 10 000 F CFA de salaire mensuel. Est-ce parce qu’il est plus débrouillard ? « Non, rétorque-t-il, je suis plus ancien que Déthié dans ce métier. C’est toujours comme ça dans ce milieu, précise-t-il ; ceux qui sont plus anciens versent plus mais gagnent également plus que les autres. » Le métier n’est pas difficile, reconnaissent-ils ; c’est plutôt une question de chance et de salubrité. Il leur arrive, parfois, de tomber sur des clients difficiles, qui doutent de la qualité de l’eau, de la fraîcheur et même de la quantité vendue comme si avec 10 F CFA, on pouvait étancher sa soif. « Mais certains clients sont fidèles et nous laissent même de la petite monnaie, nous dit Lahat. Ils viennent parfois nous taquiner pour nous demander si nous avançons dans la construction de notre immeuble. »

Une patronne heureuse

Mme Ndiaye, la patronne de Déthié, dit arriver à avoir une recette journalière de 8 à 12 000 F CFA parce qu’elle s’active également dans d’autres activités comme la vente de glaces, de jus et autres commodités pour répondre à la demande que nécessite la canicule. Mais, nous avertit-elle, « Ne croyez pas que je roule sur de l’or ». En dehors du salaire de son personnel (3 personnes), elle doit faire face aux factures d’électricité et d’eau. En plus du matériel qu’elle a investi pour démarrer ses activités.

« Ma combine à 4 tiroirs « venant » (d’occasion) m’a coûté 140 000 F CFA. De l’achat du matériel comme les chariots, les petites bouteilles, les sachets et les ustensiles à l’achat des intrants pour les jus et autres sucre, glace, c’est toute une série d’investissements que je garde dans mon carnet de recettes», nous dit-elle. Mais, elle avoue tout de même, sourire aux lèvres, « qu’au bout de 2 à 3 mois d’activités, surtout avec des employés sérieux et travailleurs, on récupère sa mise et le reste ». Elle ne regrette pas d’avoir investi dans ce secteur. « Maa ngi sant yalla bou bakh kha bakh » (« Je remercie le bon Dieu du fond du cœur », ndrl). Des projets sont-ils en vue avec cette bonne santé des affaires ? Mme Ndiaye reconnaît que grâce à ses recettes, elle a pu reprendre modérément son commerce avec la Mauritanie.