Psychiatrie transculturelle

Seul établissement médico-psychologique où l’on parle baoulé, ewondo, wolof, kabyle, ou encore arabe, le centre Françoise Minkowska, à Paris dans le 17e arrondissement, propose des consultations gratuites aux réfugiés et migrants qui souffrent de troubles mentaux, déclenchés ou aggravés par leur arrivée en France. Ils y trouvent des psychiatres et des assistantes sociales qui les aident à vaincre leurs angoisses et à trouver une place dans leur pays d’accueil.

Par Gonzague Rambaud.

Depuis quarante ans, le centre Minkowska, à Paris dans le 17e arrondissement, propose des consultations gratuites aux réfugiés et migrants qui souffrent de troubles mentaux, déclenchés ou aggravés par leur arrivée en France. Un établissement unique en son genre où l’on parle dix-neuf langues, baoulé, ewondo, wolof, kabyle, arabe, croate, hongrois, turc, portugais, macédonien… Le lundi et le mercredi sont réservés aux ressortissants d’Afrique. Le travail du centre constitue une aide précieuse pour les patients. Certains Africains ont fui un pays en guerre, d’autres sont en France depuis longtemps. Tous souffrent d’un problème identitaire. « Des patients installés depuis dix ans en France n’ont toujours pas de reconnaissance sociale. Ils doivent se battre pour renouveler leur titre de séjour et beaucoup sont au chômage », explique Marie-Jo Bourdin, assistante sociale depuis vingt ans à Minkowska. Quant à ceux qui ont vu ou vécu les atrocités de la guerre, ils souffrent non seulement de ces maux mais aussi des séquelles d’une barbarie qu’en France on comprend mal.

« Un schizophrène anglais ressemble à un schizophrène béninois »

A la différence d’autres centres médico-psychologiques classiques, les patients sont entre les mains de médecins et d’assistants sociaux qui connaissent leur culture et leur langue. C’est là l’une des particularités du centre, qui préfère se recommander de la psychiatrie transculturelle plutôt que de l’ethnopsychiatrie. Comme l’explique le Docteur Sarr, psychiatre d’origine sénégalaise. « Nous ne faisons pas de différence de fond entre un Européen, un Asiatique et un Africain. Nous ne voulons pas stigmatiser les personnes en fonction de leur ethnie ou de leurs origines. Un schizophrène béninois le sera tout autant qu’un schizophrène anglais. Le symptôme est le même. C’est la manière d’exprimer la maladie qui diffère. Nous avons par exemple constaté que l’angoisse qui entraîne des vertiges, des maux de ventres et un mal-être physique généralisé est souvent ressenti avec plus de force chez un Africain ».

S’il n’y a pas de différence de fond dans les symptômes psychiatriques, les moyens employés pour guérir divergent… A côté des psychiatres du centre, certains patients consultent également des marabouts. Sans que cela soit tabou. « Il ne sert à rien de dissuader les patients de ne plus consulter de marabouts, nos patients iraient de toute manière. L’un n’empêche pas l’autre. L’essentiel, c’est qu’ils suivent le traitement qu’on leur donne », commente le Docteur Sarr. Mais avant d’accepter le premier rendez-vous avec un médecin, il s’écoule parfois de nombreuses semaines. Comme pour n’importe quelle démarche de suivi psychologique, le patient doit être volontaire pour que les effets se fassent sentir.

Donner une chaleur qu’ils ont perdue

Les entretiens n’ont rien à voir avec les séances classiques de psychiatrie. Les rendez-vous se font à trois. Le patient, le psychiatre et l’assistante sociale. Ce binôme psychiatre-assistante sociale permet de rassurer le patient sur sa prise en charge administrative et de donner une tonalité plus conviviale. On est loin du tête-à-tête froid et distant entre psy et patient qu’on a coutume de se représenter. « J’essaie de me montrer chaleureux en écoutant les patients avec beaucoup d’empathie. Ces malades viennent aussi ici pour retrouver un lien social. Sans tomber dans des relations trop fraternelles, il faut essayer de leur donner une chaleur qu’ils ont perdue », explique le Docteur Sarr.

C’est cette qualité d’« écoute sur mesure » qu’ils sont nombreux à venir chercher. A l’image de ce Malien venu en France depuis quatre ans, pris en charge depuis huit mois, sourire reconnaissant et ordonnance à la main. « Depuis que je suis tout petit, j’ai des pics dans le ventre et dans la tête. Mais depuis que je viens ici, j’ai plus mal à la tête. Je peux travailler, ça va un peu mieux », confie-t-il. Victime de troubles psychosomatiques liés au stress et à une forte angoisse, ce patient africain est résolument décidé à se soigner. A l’instar de cette Tchadienne schizophrène qui a fini par accepter de suivre son traitement ou de ce Congolais réfugié en France, qui se sent coupable d’avoir laissé son jeune frère là-bas. Une fois arrivés sur le sol français, il n’est pas rare que les réfugiés culpabilisent d’avoir fui leur pays. Ce sentiment de culpabilité amplifie la souffrance due au traumatisme de la guerre.

Baromètre de la précarité

Au regard du nombre de demandes, ces hommes et ces femmes, suivis au centre, font figure de privilégiés. « Notre centre est un bon baromètre de la précarité. Nous voyons de plus en plus de sans abri, de chômeurs et de personnes en fin de droit. Malheureusement, pour des problèmes de budget, nous sommes contraints de faire attendre parfois plus de deux mois pour un premier rendez-vous », explique Christophe Paris, directeur du Centre Minkowska. Mais les rendez-vous annulés ne se comptent que sur les doigts d’une main.

 Centre Françoise Minkowska]
12, rue Jacquemont
75017 Paris