Professeur Severino Ngoenha : « À Bahia, les noirs ne fuient pas la Négritude »

Le professeur mozambicain Severino Ngoenha qui était à Salvador la semaine dernière en tant qu’invité du Programme Fábrica de Idéias CEAO / UFBA (Fabrique d’Idées), et offert une importante rencontre entre les érudits de l’histoire et de la culture africaine avec les éléments qui ont provoqué les “Métamorphoses de(s) Citoyenneté(s) Africaine(s)”. Ce fut un dialogue entre l’Afrique construite et idéalisée par les Afrodescendants et l’Afrique des Africains, comme il tient à faire la distinction.

Severino Elias Ngoenha est né en 1962 à Maputo. Il est titulaire d’une Licence en Théologie, Docteur en Philosophie et donne des cours à l’Université de Lausanne en Suisse. En tant qu’africain, professeur de philosophie, Ngoenha échappe à la règle répandue par le colonialisme et renforcée par le leader politique et intellectuel sénégalais Léopold Sedar Senghor, pour qui “la raison est hellène et l’émotion est nègre ”. Allant à l’encontre de cette thèse, Ngoenha affirme qu’il ne sait jouer à aucun instrument, ni danser, mais il pense et fait penser, avec le pouvoir des mots qu’il émet et des réflexions qu’il provoque. Avec une vision analytique de la trajectoire de lutte des pays africains, le professeur dénonce le colonialisme et le néo-colonialisme, dont les conséquences restent ressenties aujourd’hui à travers la pauvreté et la fragilité de certains gouvernements. Il relativise également les contributions des afrodescendants éparpillés dans la Diaspora, en faisant ressortir des noms comme ceux de Booker T. Washington, Marcus Garvey, William E. B. Du Bois, Aimé Césaire et Frantz Fanon. Toutefois, il ne refuse pas de souligner la part de responsabilités du continent lui même face à son destin :

« L’Afrique doit revoir deux contrats importants. Le contrat politique qui permettra le Règne de la Parole, le dialogue à huis-clos entre ses pays. Finalement, quand nous exposons nos problèmes au monde, nous permettons l’intromission internationale dans nos affaires. L’autre contrat est culturel, pour que nous exigions que la culture et la tradition africaine ne soient pas des éléments folkloriques. Qu’elles soient respectées et interfèrent dans les zones de pouvoir de la raison comme l’École et le Droit« .

Le professeur Ngoenha s’est entretenu avec le journaliste André Luís Santana, au sujet de certains thèmes cruciaux de la relation entre le Brésil et l’Afrique

André Luís Santana – Une des principales bannières du mouvement noir brésilien est la valorisation de la contribution africaine au monde et principalement à la civilisation brésilienne. Selon vous, quelles sont les raisons pour lesquelles les brésiliens doivent être fiers d’êtres des Afro – descendants ?

Severino Ngoenha – C’est un grand paradoxe. Comment être fier d’être descendant d’un peuple qui a d’énormes problèmes comme ceux auxquels doivent faire face les pays africains ? Il ya des décennies, nous avions un fort sentiment d’union et de fierté dans la lutte pour l’indépendance. Aujourd’hui, alors que tous les pays sont indépendants, nous sommes encore dans une phase de structuration, avec des difficultés sérieuses dans la démocratie de certaines nations, un important flux migratoire vers l’Europe, les maladies, la famine et la pauvreté. Toutes des conséquences désastreuses du colonialisme et du néo colonialisme. L’indépendance exige de la responsabilité. Toutefois, quand on nous demande quelles sont les qualités de notre mère, on aura tant de choses à dire, de la manière dont elle nous traite, de la nourriture qu’elle prépare, de l’affection et de la manière dont elle s’est battu pour nous élever que nous arrivons à la conclusion que nous avons la meilleure mère au monde. Donc, c’est cet orgueil, cette fierté d’enfant que les brésiliens doivent avoir pour l’Afrique. La fierté pour une mère qui aime ses enfants de l’amour le plus profond … de la mère qui a conçu son enfant et qui fait tout pour que son enfant soit bien. En tant que mère, l’Afrique a donné tout ce qu’elle pouvait à ses enfants. Les brésiliens doivent être fiers de cette mère et nier tout ce qui se dit de négatif sur le continent … parler des contributions africaines au monde. Donc la situation actuelle est un passage difficile. Une construction qui nécessite la contribution des tous ses enfants. De ceux qui sont sur place et de ceux de la Diaspora. Chaque avancée de l’Afrique doit servir la fierté du Brésil et vice-versa.

André – dans cette construction collective, de quelle manière on peut contribuer à la réduction des problèmes qui touchent le continent du point de vue académique?

Ngoenha – Je souligne l’initiative du CEAO consistant à offrit des cours ayant l’Afrique comme perspective. [Le Centre d’Études Afro-Orientales de l’Université Fédérale de Bahia possède une Post Graduation, avec une maitrise et un doctorat qui suivent de lignes de recherche: Les études Ethniques et les Études Africaines]. Un cours qui accueille des étudiants africains et fait venir des professeurs africains pour un échange, pour rapprocher nos peuples, nos problèmes. Il y a eu une époque où le panafricanisme permettait la rencontre des Africains à divers endroits. Indépendamment de l’endroit, ils se connectaient, s’aidaient. Le leader Marcus Garvey a réussi à acheter deux bateaux pour permettre la rencontre entre Africains et Afrodescendants. Il faut refaire ses liens. Ensemble nous serons plus forts. Il faut observer que dans la globalisation, il y a des micro- globalisations. Les juifs maintiennent des liens de solidarité à travers le monde. Il y a aussi les francophones et d’autres peuples. Aujourd’hui nous devons mettre le Panafricanisme en application par le biais du commerce des idées, du flux de la pensée.

André – Pendant ces jours à Salvador, qu’avez-vous observé comme caractéristiques les plus fortes liant les bahianais aux africains?

Ngoenha – J’en ai vu de très fortes dans la physionomie des personnes, dans les plats de la cuisine bahianaise, dans les danses. C’est surprenant à quel point nous sommes proches. Alors que je marchais sur l’Île de Itaparica, j’ai eu l’impression d’être très proche de fouler des plages africaines. Cela conduit à deux constatations : premièrement que la colonisation lusophone fut la plus longue. Ainsi, comme le Brésil dans les Amérique, l’Angola, le Mozambique et d’autres anciennes colonies portugaises en Afrique furent les dernières à obtenir l’indépendance. Les ex-colonies portugaises furent les seules à avoir dû faire une lutte armée pour conquérir l’indépendance. Cela complique la fin de la pauvreté. Ici il y a la racialisation de la pauvreté. La pauvreté a une couleur, elle est noire. Le travail de valorisation ici doit être encore plus fort. Je pense que Bahia est le seul endroit au monde où on n’a pas besoin d’avoir honte d’être africains. Car ici les noirs ne fuient pas la négritude. Les noirs ici au Brésil veulent du respect, ils veulent l’autonomie, ils veulent être valorisés … sans perdre la condition de noirs. D’où l’importance des actions affirmatives. Mon espoir est que si ce fut à Halley, au début du 20ème siècle que débuta la lutte des descendants de l’Afrique, elle prendra fin ici.

Pour mieux connaitre la pensée de cet intellectuel africain, lisez ses plus de dix livres parmi lesquels : : Filosofia Africana – das Independências às Liberdades (Philosophie Africaine – des indépendances aux Liberrtés ), Por uma Dimensão Moçambicana da Consciência Histórica (Pour une dimension mozambicaine de la Cosncience Historique) , O Retorno do Bom Selvagem(Le retour du bon sauvage), Mukatchanadas, Vico e Voltaire(Vico et Voltaire) – Duas Interpretações Filosóficas da História do Século XVII e Os Tempos da Filosofia (Deux interprétations philosophiques de l’Histoire du 17ème siècle et les Temps de la Philosophie)– Filosofia e Democracia Moçambicana (Philosophie et démocratie Mozambicaine).