Prévenir le VIH/sida chez les Maliens de l’extérieur

Une étude socio-médicale réalisée à Kayes, au Mali, souligne que la migration constitue un facteur « très aggravant » de propagation du VIH/sida. Le Docteur Modibo Keïta a expliqué pourquoi lors de la Conférence internationale sur le sida et les maladies sexuellement transmissibles (Cisma, du 3 au 7 décembre au Sénégal).

Notre envoyée spéciale à Dakar

Sida et migration ne font pas très bon ménage. C’est ce que le Docteur Modibo Keïta et son équipe ont constaté lors d’une étude socio-médicale réalisée à Kayes, la principale région d’émigration du Mali. Pendant un an, ils ont interrogé 109 patients, tous séropositifs. Environ deux tiers étaient installés au Mali, et le reste revenait de France, d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique Centrale. Conclusion : le manque d’information sur le sida, couplé à des comportements à risque, provoque l’exportation du virus de la terre d’accueil à la terre d’origine. Précisions de Modibo Keïta, rencontré lors de la Conférence internationale sur le sida et les maladies sexuellement transmissibles (Cisma, du 3 au 7 décembre au Sénégal).

Afrik.com : Comment est venue l’idée de mener cette étude ?

Modibo Keïta :
Kayes a une forte prévalence d’émigration. Quatre millions de Maliens vivent à l’extérieur et, parmi ces quatre millions, au moins 80% proviennent de la région de Kayes. En 2007, le ministère des Maliens de l’Extérieur et de l’Intégration africaine a conclu que sur trois foyers, il y en a deux concernés par l’émigration. C’est en partant de ce constat que nous avons fait ce travail. Nous voulions répondre à ces questions : est-ce que les personnes qui migrent sont un facteur d’expansion de la pandémie dans la zone d’origine ? Est-ce que ces personnes qui migrent ne vont pas avoir des comportements à risques, qui font qu’ils peuvent contaminer leur famille ou les proches restés au pays.

Afrik.com : Conclusion ?

Modibo Keïta :
Je prends un exemple typique. Un monsieur qui quitte sa famille – le plus souvent polygame, parce que c’est la religion musulmane qui prédomine – part pour la France, par exemple, ou dans un pays sous-régional, comme la Côte d’Ivoire. Les besoins naturels de sexe aidant, il fréquente des groupes à risque, comme les professionnelles du sexe ou des partenaires occasionnelles, ce qui augmente une vulnérabilité par rapport au VIH. A son retour au pays, il va y avoir une chaîne de contamination : la première femme, la deuxième, la troisième… Et du coup, les enfants.

Afrik.com : Les migrants connaissent-ils les modes de transmission ?

Modibo Keïta :
Il y a vraiment une ignorance de la plupart des émigrés par rapport au VIH et à la transmission. Cela s’explique parce que la plupart de ces émigrés viennent de zones qui ne sont pas du tout lettrées. Donc ils quittent leur village, la périphérie des villes, pour aller travailler en France, où ils sont notamment employés dans les travaux publiques… Ce qui fait qu’ils n’ont pas le background culturel et intellectuel nécessaire pour pouvoir faire une prévention. Cela dit, toutes les personnes interrogées n’étaient pas des émigrés, et on a trouvé qu’il n’y a pas une grande différence de connaissance de la prévention entre ceux qui sont à l’extérieur et ceux qui sont au Mali.

Afrik.com : Diriez-vous que les Maliens de l’extérieur sont l’une des causes majeures de propagation du VIH/sida à Kayes ?

Modibo Keïta :
Je dirais que c’est un facteur très aggravant par rapport à l’avancée de l’épidémie dans la région de Kayes.

Afrik.com : Les autorités maliennes sont-elles au courant de l’impact de la migration sur le VIH/sida ?

Modibo Keïta :
Cela fait longtemps que le problème du VIH et de la migration est connu. Au cours de nos stages, quand j’ai commencé mes études médicales, quand quelqu’un disait : « Je viens de l’extérieur », on pensait tout de suite à lui faire un test de sérologie VIH parce que le Mali est frontalier avec beaucoup de pays avec de fortes prévalences de VIH, comme la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Nigeria, etc. Selon les dernières enquêtes, la prévalence du VIH à Kayes est de 0.7%, contre 1,3% pour la moyenne nationale. Si la prévalence de Kayes est moins importante, c’est grâce aux efforts des acteurs de cette région et des acteurs nationaux : ils ont permis de stabiliser la prévalence.

Afrik.com : Allez-vous remettre votre étude au ministre de la Santé pour l’aiguiller dans sa stratégie de lutte contre le sida ?

Modibo Keïta :
L’une de nos recommandations sera de mettre en place un programme conjoint avec les pays d’accueil pour renforcer l’information et les connaissances des émigrés par rapport aux moyens préventifs.