Premières ondes libres à l’Ile Maurice !

20 ans après la naissance des radios libres en France, l’île Maurice ouvre enfin ses ondes aux radios indépendantes. L’Independant Broadcasting Authority (IBA) cèdera des licences en décembre prochain à trois radios privées. Interview de son président, Ashok Radhakissoon.

Ashok Radhakissoon est avocat de formation. Il a été le conseiller juridique de la chaîne publique pendant trois ans. Il est aujourd’hui le président de l’Independant Broadcasting Authority (IBA), l’équivalent du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel en France.

Quelles sont les caractéristiques du paysage audiovisuel mauricien ?

Ashok Radhakissoon : Depuis 30 ans, nous sommes en régime de monopole. La Mauritius Broadcasting Corporation (MBC) est une émanation statutaire qui a l’exclusivité sur l’émission, la diffusion et la production de programmes. Les nouvelles structures qui ont été mises en place vont maintenant limiter la présence de la MBC. L’émission sera maintenant aussi ouverte au privé. Il y aura donc une situation de concurrence. Ce sera la fin du monopole même si la présence de la MBC reste considérable avec 3 chaînes de Télévision et 5 chaînes de radio… C’est la Démocratie avec un grand D.

Qu’est-ce que l’IBA et quels développements ont eu lieu cette année ?

Ashok Radhakissoon : Tout a commencé avec la promulgation en janvier d’une nouvelle loi, l’Independent Broadcasting Authority Act, qui a créé l’agence dont je suis le président, l’Independent Broadcasting Authority. Elle est dirigée par un conseil de 10 membres. Cinq d’entre eux sont nommés par le Premier ministre, les autres personnes représentent des ministères et des institutions. C’est l’agence de régulation du secteur audiovisuel à l’Ile Maurice, dont la tâche primordiale est d’amener le pays vers la libéralisation des ondes et d’octroyer des autorisations aux opérateurs du secteur privé commercial, et bientôt aux opérateurs de régime associatif ou local. L’ouverture du paysage audiovisuel a été à la une de l’actualité pendant au moins 10 ans à l’Ile Maurice. Les politiques étaient peut-être réticents et l’économie du pays ne se prêtait pas à ce type de développement. Aujourd’hui, c’est chose faite.

Comment se passe l’attribution des fréquences aux trois radios privées ? Quels sont vos critères de sélection ?

Ashok Radhakissoon : Les autorisations que nous allons donner vont bénéficier de trois sites de diffusion. Pour chaque radio, il faut une fréquence par site. Nous allons donc distribuer neuf fréquences. 10 soumissionnaires ont déjà déposé leur dossier. A mon retour à Maurice auront lieu les émissions publiques de chaque dossier. A partir de là, le Conseil va décider à qui octroyer les trois premières licences. Nous avons trois principaux critères de sélection : d’abord la qualité des hommes qui sont derrière le projet, ensuite la fiabilité économique, car à Maurice, le marché publicitaire n’est pas grand (600 millions de roupies) et enfin une programmation plurielle, à la mauricienne. Voilà les trois grands critères : les hommes, le financement et le type de programmation.

Tenez-vous également compte de la création d’emplois à travers ces trois nouvelles radios ?

Ashok Radhakissoon : Oui, d’après ce que proposent les soumissionnaires, les trois nouvelles radios créeront 200 à 250 nouveaux emplois dans un domaine qui jusqu’à maintenant ne recrutait pas. Je pense que c’est un nouveau créneau que nous ouvrons. Si vraiment la situation se dynamise comme nous le prévoyons, nous aurons à côté des nouveaux diffuseurs, une industrie de production audiovisuelle (radiophonique et télévisuelle). Ceci va permettre d’embaucher plus de monde.

En parallèle de la création des premières radios privées, vous souhaitez créer des radios locales dans un district de Maurice. Quel est votre projet exactement ?

Ashok Radhakissoon : L’Ile Rodrigues est une île qui se trouve à 350 miles (environ 500km) à l’est de Maurice, où vivent 30 000 habitants. C’est une population à forte composante créole. C’est une société qui ne peut subvenir aux besoins des radios ou télévisions privées. C’est pourquoi si l’on n’aide pas les Rodriguais, ils vont rester éloignés du processus de libéralisation et de démocratisation que connaît l’Ile Maurice. A l’IBA, nous voulons que l’Ile Rodrigues soit aussi équipée de radios locales ou associatives. Ce sera pour eux des avenues où ils pourront s’exprimer. Je suis en négociation avec l’Agence Intergouvernementale de la Francophonie, pour pouvoir bénéficier des fonds disponibles – je sais qu’il y en a – et les donner aux Rodriguais pour qu’ils puissent monter ces radios.

Quel rôle attribuez-vous à ces radios au sein de la communauté des Rodriguais ?

Ashok Radhakissoon : La perception même que nous avons des radios locales, c’est d’abord celle d’un instrument de communication des Rodriguais entre eux. Rodrigues a une topographie assez montagneuse, donc certaines communautés sont isolées. En même temps que se développe l’infrastructure des routes, la radio sera un formidable outil de développement et de communication dans l’Ile. Les communautés des pêcheurs et des planteurs pourront utiliser ce médium pour améliorer la production, la qualité de leurs produits, les contacts entre eux…

Ces radios seront-elles également un vecteur d’exportation de la culture rodriguaise ?

Ashok Radhakissoon : Oui, culturellement, cela va jouer un rôle prépondérant. Car la culture rodriguaise comporte des nuances par rapport à la culture mauricienne : les instruments de musique, les danses traditionnelles… Je pense que ces radios vont aussi valoriser le langage populaire de Rodrigues, voire même l’artisanat.

On peut s’étonner du désengagement de l’Etat mauricien par rapport à ce projet de création des radios locales. Pourquoi ?

Ashok Radhakissoon : Pour moi, il n’y a pas désengagement voulu de l’Etat. L’Etat crée l’environnement juridique et administratif pour l’avènement des radios privées et l’élargissement de l’espace démocratique. Il n’y a pas actuellement de fonds disponibles pour le développement des radios locales. En fait, c’est l’Etat qui va financer dans une large mesure le nouveau réseau de diffusion. On ne peut donc pas parler de désengagement de l’Etat à ce stade. Avec le dynamisme que va sans doute connaître le secteur audiovisuel demain, l’Etat sera certainement appelé à y contribuer.

Comptez-vous aussi sur les radios privées qui vont être créées pour participer à l’émergence des radios locales ?

Ashok Radhakissoon : Oui, ce sera le cas indirectement. Il faut préciser que les licences que nous allons octroyer sont payantes. Un fonds va donc être créé et géré par l’IBA. Nous renverrons une partie de la somme collectée vers les opérateurs : d’une part en leur payant des sondages, afin de voir quelles programmations sont les plus populaires et pourraient intéresser les annonceurs publicitaires, et d’autre part en encourageant l’émergence des radios locales

Leslie Bastien