Pourquoi l’Afrique a raté ses révolutions vertes

Après l’échec de la  » Révolution verte  » en Afrique dans les années soixante, la  » Révolution doublement verte  » des années quatre-vingt-dix ne donne pas de meilleurs résultats. Pourquoi la recherche reste-t-elle impuissante à nourrir correctement le continent africain ? Essais de réponses avec Georges Courade, directeur de recherche à l’IRD.

Dans les années soixante, l’Inde était le pays de la famine et de l’insécurité alimentaire. De 1965 à 1985, la Révolution verte a permis d’améliorer l’agriculture indienne et l’on est passé d’un pays dépendant alimentairement à un pays faiblement exportateur. A l’inverse,  » l’Afrique des années soixante était autosuffisante «  explique Georges Courade, géographe et directeur de recherche à l’Institut de Recherche en Développement (IRD),  » mais la situation s’est dégradée, aggravée notamment par l’accroissement de la population « .

A l’époque, la recherche africaine manque de cerveaux. En effet, on compte  » à peu près 7 à 8 000 chercheurs africains pour 150 000 chercheurs indiens « , continue Georges Courade  » et plus grave encore, la force de frappe internationale en matière de recherche agronomique est restée focalisée sur les cultures d’exportations. Cet héritage colonial a permis d’avoir la révolution verte du palmier à huile par exemple, dont on a pu doubler la production. Mais il n’y a pas eu de révolution verte pour les cultures vivrières « .

Un modèle indien inapplicable

L’Afrique n’a pas pu entrer dans le modèle indien, pour des raisons qui lui sont spécifiques. La réussite d’une Révolution verte tient à l’utilisation de semences améliorées et d’engrais, à la maîtrise de l’eau, et à un environnement économique favorable.

Or,  » les recherches sur le sorgho – céréale de base de l’alimentation africaine dans la zone sahélienne- n’ont mobilisé qu’une dizaine de chercheurs, et bien sûr les résultats n’ont pas été au rendez-vous «  explique le géographe. De plus, l’Afrique utilise très peu d’engrais et le système d’irrigation, vestige de la colonisation, est terriblement archaïque. Georges Courade insiste :  » Il n’y a pas d’irrigation massive en Afrique. Le delta du Niger ressemble à celui de l’Irawadi en Inde et on pourrait en faire un grenier à riz. Mais personne n’a rien fait, et c’est aujourd’hui une zone dominée par la forêt « .

De plus, pour être productive au maximum la culture doit être  » pure et continue «  : sur une parcelle, on doit avoir la même plante bien alignée.  » Or, arrêtez-vous près d’un champ au Cameroun, en Côte d’Ivoire ou dans l’ex-Zaïre. Vous verrez des plantes très dispersées : des tubercules, des bananes plantain, quelques pieds de cacao et de café. Tout ça mélangé, et pas vraiment au cordeau ! «  plaisante Georges Courade.

Autre problème majeur : contrairement à l’Inde, il n’y a jamais eu de subventions aux agriculteurs en Afrique. Or, selon le rapport annuel de la CNUCED en 1998, tant que le revenu du paysan n’est pas assuré, celui-ci doit trouver un complément ailleurs, et passe donc moins de temps aux champs. En moyenne 42% des revenus des ménages ruraux proviennent d’activités non agricoles. Il faut ajouter à cela les problèmes techniques auxquels sont confrontés les paysans comme le faible accès au crédit, les risques climatiques élevés et le manque d’informations sur les prix et la demande pour leurs produits. Pas de mystère : pour que la Révolution verte fonctionne, il faut payer correctement les paysans.

Une Révolution  » doublement  » inefficace ?

Dans les années 90, le concept de  » Révolution doublement verte  » émerge. On recherche une agriculture durable et rentable. Les mots d’ordre sont : recherche sur le terrain, écologiquement incontestable et politiquement correcte, avec utilisation des produits du génie génétique. Mais Georges Courade est pessimiste sur le rôle de la science :  » les chercheurs font de la recherche adaptative pour améliorer les plantes, mais ne peuvent pas changer la situation socio-économique d’un pays. Les politiques agricoles pourraient le faire, mais elles sont soumises aux lois du marché. Nous avons alors le problème de la concurrence déloyale entre la production locale et la production importée. En Afrique, on importe du riz américain et on rend ainsi impossible tout développement agricole « .

Le géographe conclut tout de même sur une note d’espoir :  » Les investissements dans les cultures vivrières sont encore insuffisants. Il faut partir du paysan pour arriver à la sélection variétale. Je crois vraiment que l’agriculture africaine se développera sans la recherche. Car les meilleurs agronomes sur la question sont les paysans africains. La recherche doit accompagner les efforts du paysan et prendre en compte ses impératifs. Pour résoudre la famine et l’insécurité alimentaire, il faut inventer une technologie à la mesure des gens « .