Pourquoi Francis Delattre a peur du Noir

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La polémique autour d’Ali Soumaré, la tête de liste PS dans le Val-d’Oise (Ile-de-France, 95), n’en finit plus de rebondir. Les accusations proférées par Francis Delattre, maire UMP de Franconville, se sont effritées et l’embarras est patent dans la majorité présidentielle, accusée de mener une campagne de caniveau. Mais quand on s’y penche, l’affaire Soumaré prend source bien en amont des élections régionales…

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Vous pensiez, avec la candidature d’Alain Dolium à la tête de la liste Modem francilienne, que tous les Noirs étaient chefs d’entreprise ? Heureusement, Francis Delattre, maire UMP de Franconville (Val-d’Oise), saura vous remettre dans le droit chemin : un Noir est « joueur de l’équipe de réserve du PSG », le club de football parisien, ou bien « délinquant multirécidiviste chevronné », et pis c’est tout. Si Ali Soumaré est tête de liste PS dans le Val d’Oise, c’est par une « manipulation médiatique et marketing » et non pour ses capacités. D’ailleurs, ce « petit caïd de quartier » ne doit sa place à la mairie de Sarcelles qu’à un « piston ».

Good morning Val-d’Oise

Le mois de février aura été pour Francis Delattre celui des petites phrases assassines contre Ali Soumaré, pour enfin parvenir à déclencher une polémique d’envergure. L’élu s’est lancé dans une campagne de diabolisation, dans un contexte où la victoire aux régionales semble impossible pour la droite francilienne. Insupportable, pour un maire de Franconville habité d’une haine viscérale envers la gauche et marqué par ses années de lutte contre le péril rouge (voir la vidéo plus bas). Il a ainsi très mal supporté la perte par l’UMP du conseil général du Val-d’Oise en 2008, avec tous les dégâts qu’elle pourra selon lui causer dans le département. Egalement porté sur les thèmes sécuritaires, on peut comprendre qu’il apprécie peu la candidature de l’ancien porte-parole des familles des deux jeunes décédés à Villiers-le-Bel en 2007.

De la mauvaise blague de meeting sur les capacités footballistiques de Soumaré, Delattre est passée à une opération napalm avec un communiqué rédigé en compagnie de Sébastien Meurant, maire UMP de Saint-Leu-la-Forêt. Les deux élus n’ont même pas pris la peine d’utiliser leur joker « coup de fil à un ami journaliste » : il fallait que la chose fasse du bruit, et vite. Un peu trop d’ailleurs, puisque le dossier s’est considérablement dégonflé. Mauvais maîtres-chanteurs, Delattre et Meurant auront juste oublié de bien vérifier leurs informations, probablement issues des rumeurs internes au PS local.

En 2003, après avoir été blanchi dans l’affaire Pacary, Delattre dénonçait dans le bulletin municipal, cité à l’époque par Le Parisien, « sept années de multiples campagnes de déstabilisation politique » avant que « le juge reconnaisse que la justice n’avait rien à lui] reprocher ». Utiliser l’arme de la « condamnation médiatique » ne semble pourtant plus le déranger aujourd’hui puisque, s’il [reconnaît s’être trompé sur l’accusation de vol, il maintient les quatre autres de ses accusations, en dépit des précisions de la justice.

Valérie Pécresse s’est résolue à « condamner » l’initiative, mais après avoir joué de l’insinuation. « Il faut que l’on sache », avait-t-elle déclaré dimanche sur France 3 Île-de-France. Député-maire de l’Isle-Adam et numéro un sur la liste UMP valdoisienne, Axel Poniatowski ne s’est tout d’abord pas embarrassé de manières en affirmant : « les faits sont avérés ». Aujourd’hui, il « regrette clairement », mais affirme que Valérie Pécresse avait « donné son accord ». Selon un dirigeant de l’UMP cité par RTL, la campagne de dénigrement était prévue de longue date puisque Poniatowski avait annoncé l’opération lors d’une réunion avant Noël.

Bataille pour un cochonnet

Au-delà des régionales, pour lesquelles il n’est pas candidat, c’est vers les élections cantonales de 2011 que les yeux de Francis Delattre sont tournés. Car l’homme ne cache pas son ambition de devenir président du conseil général du Val-d’Oise, à moitié renouvelé à cette occasion. Pour les régionales, Poniatowski est monté au front sur décision de Nicolas Sarkozy mais sans grande motivation. Pécresse elle-même « ne gère plus grand-chose dans la campagne », affirme la source de RTL. L’occasion était donc trop belle pour Delattre, qui dispose à présent, avec un an d’avance, d’une tribune pour se positionner en représentant légitime de la droite locale. La bataille pour accéder au poste convoité est loin d’être gagnée. Avant même le vote des électeurs, Delattre doit parvenir à écarter Arnaud Bazin, le candidat choisi par l’ancien président du conseil général François Scellier. Président de l’Union pour le Val-d’Oise (UVO), le groupe UMP d’opposition départemental, Bazin a pour lui sa jeunesse et le soutien de son mentor.

En décembre 2008, Delattre lance donc les hostilités à l’occasion de l’émission « Face à la presse » de VOtv. Le maire y qualifie l’UVO d’« amicale bouliste » uniquement dirigée dans le but de reconduire les mandats de « quinze notables ». Il affirme alors que le salut ne peut provenir que de l’UMP, où il a justement été nommé responsable de la reconquête du département. Delattre choisit enfin la rupture, en critiquant vertement les « années de plomb » qui ont marqué la fin de la présidence Scellier.

Le PS « au faciès »

Mais surtout, le conte de fée d’Ali Soumaré, figure romancée du fils d’immigrés qui réussit, énerve passablement Francis Delattre. Officiellement, le jeune homme a su jouer des coudes au sein de l’appareil socialiste pour parvenir à mener la campagne des régionales. Elu secrétaire de la section socialiste de Villiers-le-Bel en 2004, à l’âge de 24 ans, il parvient à attirer l’attention des figures locales du PS. François Pupponi, successeur de Dominique Strauss-Kahn à la mairie de Sarcelles, le prend vite sous son aile. Il en devient même assistant à la mairie en 2009. Pupponi est rapidement rejoint par Dominique Lefebvre, maire de Cergy et numéro un du PS valdoisien. Dans un souci de renouvellement, Soumaré est choisi pour mener la liste du Val-d’Oise. Fadaise, pour Delattre : Soumaré a en fait été choisi pour jouer le rôle du Noir de service.

Avant sa remarque connotée sur le banc des remplaçants du PSG, le maire de Franconville accuse les militants du PS de « se demander au fin fond d’eux si leurs notables sont vraiment présentables », comprendre « trop blancs ». L’accusation de communautarisme n’est pas loin. Il faut dire que Pupponi est surtout connu pour le créneau horaire réservé par la piscine de Sarcelles à des femmes juives orthodoxes. Mais quelques jours plus tard, Delattre accuse surtout Lefebvre et Pupponi d’avoir conclu un accord politique « a minima » en plaçant une marionnette comme tête de liste (voir la vidéo plus bas).

Raciste, Francis Delattre ? L’édile rejette totalement cette accusation. « J’ai trente ans de vie politique, vous ne trouverez jamais dans aucune de mes actions, dans aucun de mes propos, une connotation raciste », s’insurge-t-il dans un débat face à Lefebvre (voir vidéo). Delattre rappelle d’ailleurs que Robert Hue (MUP, ex-PCF), présent sur la liste de Soumaré, s’est lui-même illustré en 1981 dans l’affaire du Marocain de Montigny-les-Cormeilles. Probablement atteint d’amnésie, le maire de Franconville aurait pu mentionner son application du concept frontiste de la « préférence nationale », en 1992, au détriment d’une famille turque en recherche de logement. L’INA s’en sera chargé

Mais aujourd’hui, Francis Delattre ne rejette pas l’idée d’intégrer une plus grande « féminisation » et « diversité » parmi les candidats des élections cantonales, qui ne seraient pas de simples marionnettes. L’élu ne se prive pas de citer à Lefebvre (voir vidéo) le très indépendant conseiller régional MRC Rachid Adda, qui a accusé le PS de « trier au faciès » ses candidats. Egalement conseiller municipal d’opposition à Sarcelles, Adda s’est pour cette raison fait écarter des listes des régionales, communes entre autres au MRC et au PS. « J’aurais pu comprendre que monsieur Rachid Adda soit tête de liste, explique Delattre avec un léger rictus, mais Rachid Adda, vous l’avez viré ! ». Dans le Val-d’Oise, au PS comme à l’UMP, rien n’est jamais tout noir ou tout blanc…

Un article publié initialement par Megalopolis