Pourquoi?

Ils avaient tout pour faire un bon couple. Pour constituer un ticket gagnant. Joseph Kabila et Jean-Pierre Bemba avaient eu le premier épanchement de coeur à Sun City, en Afrique du Sud…

Ils avaient tout pour faire un bon couple. Pour constituer un ticket gagnant. Joseph Kabila et Jean-Pierre Bemba avaient eu le premier épanchement de coeur à Sun City, en Afrique du Sud. Alors que le Dialogue inter congolais est grippé, bloqué par les revendications des composantes armées, ils décident, dans le secret d’une chambre de l’hôtel Cascades, par leurs lieutenants interposés, de convoler en justes noces. L’accord de Cascades confirme Kabila dans ses fonctions de chef de l’Etat alors que Bemba devient son Premier ministre. Après 52 jours d’un dialogue sans dialogue, Kabila et Bemba sauvent ainsi les apparences par un accord mort-né. Mais au moins a-t-il le mérite de tempérer la colère des Congolais. Pour donner une chance au dialogue et au pays.

Plus tard lorsque finalement tous arrivent au fameux accord global et inclusif, Kabila et Bemba s’entendent à merveille dans l’espace présidentiel. Le Président rend même un jour une visite surprise à son voisin de vice-président dont le cabinet de travail – l’actuelle primature – jouxte quasiment le Palais de la nation. Quand on lui annonce la venue d’un hôte aussi célèbre qu’inattendu, Bemba ne manque pas de venir l’accueillir sur le perron, arborant un sourire. Quand Jean Paul II, le pape venu de la lointaine Pologne décède à Rome, faisant drainer vers le Vatican toutes les têtes couronnées de la planète dont le puissant George W. Bush, Kabila et Bemba aussi prennent le même avion et se rendent aux saintes funérailles. Dans la ville éternelle, les deux grands Congolais offrent au monde l’image d’un pays réconcilié. Au retour, Bemba prend même les commandes de l’avion présidentiel et Kabila son ‘‘co-pilote’’ admire. Entre les deux tours de la présidentielle dont la proclamation du premier tour a lieu en août 2006 sous le feu nourri des balles à l’arme légère et lourde, Kabila rend encore visite à domicile à son challenger. Et on ne compte pas le nombre de coups de fil que les deux hommes se sont passés depuis le début de la transition.

Aujourd’hui tout cela, c’est de l’histoire ancienne. Les temps ont changé. Les hommes aussi. ‘‘Le Président Kabila que vous avez connu avant les élections n’est plus le même. Vous avez connu un Président qui, à tout moment, cherchait le consensus. C’était précisément pour que nous puissions organiser les élections, stabiliser la situation politique. Maintenant vous avez en face de vous un Président élu. Je dois assurer la sécurité de 60 millions de Congolais. Ce n’est pas par les négociations que l’on va assurer la sécurité de 60 millions sur toute l’étendue du territoire national… Cette fois-ci, il s’agit bien de faire appliquer la loi’’, déclare-t-il avec une fermeté inhabituelle au lendemain des affrontements sanglants qui ont fauché la vie à plus de 155 personnes le 22 et 23 mars à Kinshasa. Bemba contraint de se réfugier dans une résidence diplomatique sud-africaine appelait pourtant au dialogue. Kabila lui, est sans nuances là-dessus. ‘‘Depuis la mise en place des institutions, le Congo a tourné une page. La page de l’impunité, du désordre, de la confusion.

Tous ceux qui pensent qu’ils peuvent empêcher les institutions de travailler doivent déchanter’’, a-t-il prévenu. C’est que Kabila qui dit qu’il n’est plus le même, l’a même démontré. De l’image du ‘‘porteur des oeufs’’ qui ne se dispute pas de peur de les casser, il suggère aujourd’hui l’image d’un Rambo. D’aucuns craignent désormais une dérive totalitaire quant au respect de la liberté de l’opposition. Kabila a une toute autre approche. Pour le Chef de l’Etat ‘‘il n’y avait pas un problème politique. Le problème était militaire et sécuritaire à la fois’’.

Comment donc deux hommes qui ont cheminé comme ils l’ont fait, travaillé ensemble dans un même espace pour conjurer les démons de la guerre, ont-ils pu sombrer à nouveau, et manifestement à jamais – ce qui est politiquement incorrect – dans la violence? Des spécialistes du comportement pensent que l’on s’est trouvé en face d’un homme dont la soif inextinguible du pouvoir était plus forte que toute autre chose. Même s’il n’exerçait plus l’effectivité, au moins se contentait-il d’en conserver les attributs, comme la garde, l’escorte. Pourtant en face, celui qui en a l’effectivité souffrait lui aussi d’en vivre comme une contestation permanente. D’où le recours à la force. ‘‘Peu importe l’avis ou le point de vue de la MONUC. Il fallait rétablir l’ordre et dans le plus bref délai’’, rétorque à la Mission des Nations Unies celui qui argue que l’épreuve de force était évitable.

Même s’ils s’estimaient au point de cheminer pendant quelques années ensemble, Kabila et Bemba jouaient à se faire peur l’un l’autre. Bemba l’accuse, sans le citer, d’avoir attenté à sa vie à trois reprises. Kabila rétorque que la ‘‘milice’’ de Bemba ‘‘avait pour objectif d’aller prendre des points stratégiques de la ville, tuer Kabila’’. Et pourquoi en sont-ils arrivés là? Pourquoi ont-ils mis fin en deux jours à l’oeuvre de tant d’années? Pourquoi l’opposant ‘‘républicain’’ avait-il besoin d’une garde militaire à la taille d’un bataillon armé? Pourquoi Kabila a-t-il changé du tout au tout? Pourquoi une démocratie doit-elle encore se nourrir du sang de ses enfants? Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi donc pourquoi?