Pour une éducation à la paix dans un monde violent

« C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière ». Telle est la conviction profonde des Professeurs Obrillant DAMUS, Christoph WULF, Joseph P. SAINT-FLEUR et Denis JEFFREY dont l’ouvrage collectif « Pour une éducation à la paix dans un monde violent » mérite à plus d’un titre d’être ici présenté aux lecteurs d’AFRIK.COM. Une alliance internationale de penseurs qui s’engagent avec force pour aider notre époque à inventer la Paix.

Les chercheurs de paix : « C’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière », disait Chantecler avouant son secret à la Faisane, convaincu qu’il était que son chant matutinal hâterait le lever du soleil. Et le soleil s’est levé ! Plus tôt et plus vite que les autres jours ? Le tout est d’y croire !

Réfléchissant sur la légitimité et les fondements d’une Éducation à la paix, nous dirions dans la même veine que c’est lorsque le spectre de la violence menace d’emporter irréversiblement l’humanité que la nécessité de la paix se fait vraiment sentir. Et que l’éducation à la paix contribuera à l’avènement de la paix tout comme le chant du Coq Chanteclerc devait hâter le lever du soleil et dissiper au plus vite les ténèbres. Il faut y croire !

Mais s’il paraît incongru d’exiger du voyageur ou de l’amoureux transi, tâtonnant dans l’obscurité de la nuit noire au risque de tomber dans le fossé une définition claire de la lumière, il en va autrement lorsqu’il s’agit d’intellectuels chevronnés dissertant sur les fondements d’une éducation à la paix. Ne sommes-nous pas en droit de nous attendre à ce qu’ils nous proposent une définition de cette paix dont il est fondamentalement question, et qu’ils désirent si ardemment ? Ne serait-ce que pour savoir précisément où ils veulent nous conduire, et voir si ont été déterminés adéquatement les moyens ainsi que les voies y conduisant. Question de méthode, déjà au sens étymologique du mot, dirions-nous. Comment en la circonstance ne pas penser à la réplique de Socrate à Ménon au tout début de ce fameux dialogue de Platon justement intitulé Ménon ?

Ménon – Pourrais-tu me dire, Socrate, si la vertu peut être enseignée, ou si, ne pouvant l’être, elle s’acquiert par la pratique, ou enfin si elle ne résulte ni de la pratique ni de l’enseignement, mais vient aux hommes naturellement ou de quelque autre façon ?
Socrate – Jusqu’à présent, Ménon, les Thessaliens étaient réputés et admirés chez les Grecs pour leur habileté équestre et pour leur richesse ; mais aujourd’hui, à ce que je vois, ils le sont aussi pour leur science…Et cela, vous le devez à Gorgias ; car il vous a communiqué l’habitude de répondre avec une magnifique assurance à quiconque pose une question, comme il est naturel à des savants ; car il s’offre lui-même à répondre à tout Grec qui le désire, sur n’importe quel sujet, et il a une réponse pour tout le monde…
…Si tu t’avises d’interroger de la sorte quelqu’un d’ici, tu ne trouveras personne qui ne se mette à rire et ne te dise : « Étranger, il faut sans doute que je passe à tes yeux pour un homme favorisé du Ciel, si tu crois que je sais si l’on peut enseigner la vertu, ou par quel moyen elle s’acquiert ; pour moi, bien loin de savoir si elle s’enseigne ou ne s’enseigne pas, je n’ai pas la moindre idée de ce que peut être la vertu 
 ».

La paix, cette grande vertu, s’enseigne-t-elle ? De quelle paix parle-t-on ? Plusieurs auteurs de ce livre définissent la paix par son éclipse, donc par le règne d’une violence qui est fatal au devenir de l’humanité. De même que la lumière se définit négativement par ce qui la nie, en l’occurrence, les ténèbres, de même le sens de la paix, sa signification théorique ainsi que sa valeur pratique se manifestent de manière on ne peut plus claire, par la présence massivement imposante de son autre, nous voulons dire de la violence du monde, de la violence qui émane de soi, de la violence naissant dans les interactions entre humains.

Chacun sent ce que doit être la paix, ou mieux, ce qu’elle ne peut être, mais quant à déterminer précisément sa nature, son essence, on ne peut que proposer des définitions qui seront toutes relatives, partielles, inadéquates. En fait, la paix se conçoit comme un état de quiétude ou un état de sécurité. Pourquoi pas aussi comme une absence de violence, de méchanceté, de mal. Elle relève aussi de l’ordre du désir et, comme nous le savons tous, ce qui relève du désir implique généralement un manque, une souffrance. La paix en soi, la paix avec les autres, la paix pour les autres, la paix universelle ne sont que quelques-uns des thèmes étudiés dans cet ouvrage formé de quatorze textes d’auteurs provenant de tous les coins de la planète. De la sorte, ce sont quatorze points de vue originaux qui convergent pour nous rappeler l’importance de l’éducation à la Paix dans un monde si humain rongé par diverses figures de la guerre.

Tous les auteurs de cet ouvrage s’accordent pour dire que la paix est l’affaire de tous : chacun de nous peut et doit être un artisan de la paix, en adoptant des comportements et des conduites favorisant l’émergence d’un climat de paix, ou, ce qui est encore mieux, conjurant le spectre de son autre, c’est-à-dire de la violence.

Il n’est pas nécessaire d’attendre la guerre pour préparer la paix. Même ceux et celles qui n’ont jamais connu le sifflement des bombes autour d’eux savent les dommages qu’elles causent. Nous sommes nombreux à ressentir le besoin de paix même si nous n’avons pas jamais été au front. Nous reconnaissons l’exigence d’une éducation à la paix et la nécessité de conjurer la violence dans les rapports entre les hommes.

Éduquer à la paix n’est pas qu’un vain slogan. Nous pensons que cette vertu s’enseigne dès le plus jeune âge. Qu’elle doit faire partie des programmes d’enseignement de tous les pays du monde. Une éducation à la paix pour sensibiliser tous les enfants du monde aux bienfaits d’une conduite exempte de brutalité, de méchanceté, de grossièreté, d’hostilité, de bellicisme, de sottes provocations. Si l’amour est trop demandé, du moins, il est possible de montrer aux enfants pourquoi le respect mutuel, la bienveillance et la bonté sont admirables.

Des universitaires et des praticiens de l’éducation de quatre continents présentent ici leurs idées sur l’éducation à la paix. S’il est vrai que les idées mènent le monde, cette fois elles indiquent les voies de pratiques pacifiques au sens tant moral qu’éthique et politique du terme.

Sans que les contributeurs se soient concertés, un même fil conducteur semble parcourir les diverses contributions. Comme s’ils communiaient dans un même esprit et se rejoignaient sur cet essentiel qui constitue cette dignité de l’être humain qui n’est pas négociable. Et dont la négation, le déni est à l’origine de la violence entre eux.

C’est donc à la prévention du surgissement de la violence dans les conduites et les comportements au quotidien que s’attachera l’esprit d’une éducation à la paix dans un monde pourtant déjà violent. L’éducation à la paix constitue un pari sur l’avenir. Elle est le fruit d’un acte de foi en des valeurs qu’il faut défendre, valeurs dont l’éclipse à n’en pas douter, ne peut que produire plus de violence, de souffrance, de méchanceté. Car si de l’Antiquité à nos jours, l’humanité sur le plan du savoir théorique et de ses applications techniques a réalisé un bond fulgurant, sur le plan éthique, osons le dire, malgré notre compréhension pointue de ce qui est bien pour l’humanité, il se pourrait bien que nous ne soyons pas rendus plus loin qu’hier.

Le travail éducatif n’est pas terminé. Nous devons continuer à nous demander comment il est possible de susciter dans l’esprit une disposition à la paix. Voilà la question qui sous-tend la réflexion des contributeurs de ce collectif.

Le Professeur Obrillant Damus est Président de la Ligue pour la Recherche sur l’Éducation Autochtone (LREA) , Professeur aux universités d’État d’Haïti (Institut Supérieur d’Études et de Recherches en Sciences Sociales) et Quisqueya (Faculté des sciences de l’éducation), Directeur de la collection « Homo solidarius » (Presses universitaires mondiales PUM] ), Directeur de la collection « [La Documentation haïtienne » (Éditions L’Harmattan, Paris), Membre de l’Institut d’Athènes pour l’éducation et la recherche, expert en savoirs autochtones des Amériques (UNESCO).