Portimão, Bejaïa, Teixeira Gomes : la mémoire qui rapproche l’Algérie et le Portugal


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Teixeira Gomes
Teixeira Gomes

Tous les rapprochements entre États ne passent pas d’abord par les contrats, le gaz ou les grands sommets. Entre l’Algérie et le Portugal, une autre diplomatie est à l’œuvre, plus discrète mais parfois plus profonde : celle de la mémoire, de la culture et des figures historiques partagées. À Lisbonne comme à Portimão, l’ambassadeur d’Algérie Saïd Moussi s’inscrit aussi dans cette logique, en accompagnant des initiatives qui rappellent qu’entre les deux pays, le lien ne date pas d’hier.

Au cœur de cette histoire entre Alger et Lisbonne se trouve une figure singulière : Manuel Teixeira Gomes, écrivain, diplomate et 7e président de la République portugaise. Le Musée de la Présidence de la République rappelle qu’il a été élu en août 1923, qu’il a renoncé à sa charge le 10 décembre 1925, avant de choisir l’exil volontaire à Bougie, l’actuelle Bejaïa, où il a finalement vécu jusqu’à sa mort, le 18 octobre 1941. Le musée portugais précise même qu’il a passé ses dix dernières années dans la chambre 13 de l’hôtel de l’Étoile, à Bougie, avant que sa dépouille ne soit rapatriée à Portimão en 1950.

Centenaire du départ en exil de Teixeira Gomes

Cette trajectoire donne à Bejaïa une place à part dans l’imaginaire portugais. Et c’est précisément ce fil que des acteurs culturels de Portimão ont choisi de renouer en 2025. Selon les organisateurs de la tertulia du Musée de Portimão, le Groupe des Amis du Musée s’est rendu en Algérie du 2 au 9 octobre 2025 dans le cadre du centenaire du départ en exil de Teixeira Gomes. La rencontre organisée le 24 janvier 2026 au musée avait pour but de raconter ce voyage et de revenir sur ce que cette mémoire partagée dit encore aujourd’hui des liens entre l’Algérie et le Portugal.

Buste de Teixeira Gomes à Bejaïa
Buste de Teixeira Gomes à Bejaïa

La séquence n’a rien d’anecdotique. Dans son annonce de la visite du groupe portugais, l’ambassade d’Algérie à Lisbonne a elle-même mis en avant ce déplacement à l’occasion du centenaire de l’exil de Manuel Teixeira Gomes à Bejaïa. Les organisateurs portugais rappelaient, eux, qu’au cours du séjour, la délégation s’était rendue devant le buste de Teixeira Gomes à Bejaïa, inauguré en 2006 par le président portugais Jorge Sampaio. Ils soulignaient aussi que l’ambassadeur du Portugal en Algérie, João Neves da Costa, s’était joint à cet hommage symbolique. On est ici dans une diplomatie des traces, des lieux et des récits, bien loin des seuls gestes protocolaires.

Une diplomatie culturelle portée aussi par Saïd Moussi

C’est dans ce paysage que s’inscrit l’action de Saïd Moussi. Depuis Lisbonne, l’ambassadeur algérien accompagne des séquences qui donnent une épaisseur culturelle à la relation bilatérale. Sa présence à la tertulia de Portimão en janvier 2026 en est un exemple éloquent : l’Algérie n’y apparaît pas seulement comme partenaire politique ou un marché potentiel, mais comme terre d’exil, de mémoire et d’histoire croisée pour une figure majeure du Portugal contemporain.

Cette logique se retrouve dans d’autres gestes. En octobre 2025, l’ambassade d’Algérie à Lisbonne a communiqué sur la visite de Saïd Moussi à l’association Tito de Morais, décrite comme « une riche et belle rencontre marquée par l’amitié et la fraternité« . Deux mois plus tôt, elle mettait aussi en avant sa rencontre avec Isabel Soares, de la Fondation Mário Soares et Maria Barroso. Ainsi, l’ambassadeur travaille dans les réseaux portugais de mémoire démocratique, là où l’Algérie peut être perçue non seulement comme un État, mais comme une histoire partagée avec des figures et des combats qui parlent au Portugal.

Quand l’Algérie devient un lieu de mémoire portugais

C’est peut-être là le point le plus intéressant de cette relation. Pour beaucoup d’Européens, l’Algérie est d’abord associée à l’énergie, à la géopolitique ou aux tensions régionales. Or, dans le cas portugais, elle est aussi un lieu de mémoire nationale. Le Musée de la Présidence rappelle que Teixeira Gomes a choisi Bougie comme terre d’exil définitif et n’en est jamais revenu vivant. Cela donne à la ville de Bejaïa une portée symbolique rare : elle appartient à la fois à l’histoire algérienne et à l’histoire intime du Portugal républicain.

Cette singularité peut servir de levier durable dans la relation bilatérale. Car une coopération fondée sur la mémoire n’est pas seulement commémorative. Elle crée des passerelles entre villes, musées, associations, fondations, universitaires et publics curieux. Elle permet aussi de produire un récit positif, moins soumis aux rapports de force du moment. À l’heure où Alger et Lisbonne cherchent à densifier leurs liens, cette mémoire partagée offre un terrain précieux : un espace où l’Algérie et le Portugal ne se rencontrent pas seulement comme partenaires, mais comme fragments d’une même histoire méditerranéenne.

Ali Attar
Ali Attar est un spécialiste reconnu de l'actualité du Maghreb. Ses analyses politiques, sa connaissance des réseaux, en font une référence de l'actualité de la région.
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