Polémique autour des centres de transit en Afrique du Nord

L’Italie et l’Allemagne souhaitent la création de centres de transit en Afrique du Nord pour les immigrants clandestins, qui affluent de plus en plus en Europe. La France, l’Espagne, la Libye et la Tunisie s’opposent fermement à cette idée, qui selon eux, ne ferait qu’envenimer la situation.

L’immigration clandestine divise l’Europe. Réunis dans la ville italienne de Florence dimanche et lundi, l’Italie, l’Allemagne, la France, la Grande-Bretagne et l’Espagne (G5) se sont penchés sur les problèmes de terrorisme et d’immigration clandestine. Cette réunion fait un peu office de répétition avant le sommet officiel du 4 novembre, où 25 chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne vont définir les termes de leur politique d’asile et d’immigration. Au vu des conclusions de la rencontre du G5, les discussions promettent d’être tendues. Les cinq pays sont en effet divisés sur la façon de gérer l’hémorragie humaine qui frappe l’Afrique et mène des centaines de personnes à prendre tous les risques pour atteindre l’Europe. L’Italie et l’Allemagne, destinations privilégiées des clandestins, souhaitent la création de « guichets européens de l’immigration », basés en dehors des limites frontalières de l’Union et notamment en Afrique du Nord. Une idée que rejettent fermement la France et l’Espagne, qui estiment que cette méthode fera, au final, les choux gras des têtes de filières mafieuses.

L’Italie et l’Allemagne dans le même bateau…

Selon Reuters, au cours de la première semaine du mois d’octobre, près de 1 800 clandestins sont arrivés à Lampedusa, une île italienne située au Sud de la Sicile. « Rome en a rapatrié plus de 1 000 en Libye, pays avec lequel l’Italie a signé un accord de rapatriement », ajoute l’agence de presse. Beaucoup sont parvenus à Lampedusa en prenant la mer à partir des côtes du continent, le plus souvent dans des conditions très dangereuses voire mortelles. Ceux qui arrivent sains et saufs à destination restent en Italie ou s’en servent comme escale avant de rejoindre un autre pays européen, et notamment l’Allemagne.

Ce qui explique que ces deux pays se prononcent en faveur de l’installation de « centres d’accueil » dans les pays de transit, dont les Etats maghrébins font partie. Ils auraient pour objectif de « filtrer » et de faire un premier tri des candidats qui souhaitent s’exiler en Europe. Toutefois, l’Allemagne et l’Italie ne sont pas tout à fait d’accord sur le moment où il faudra faire appel à ces structures. Le ministre italien de l’Intérieur Giuseppe Pisanu a expliqué qu’ils « ne concerneraient que des personnes qui devraient être reconduites vers des pays de transit après avoir été interceptées en mer ».

… mais pas tout à fait sur la même longueur d’onde

Mais l’Allemagne ne voit pas les choses sous le même angle, soulignant que l’action doit avoir lieu avant même le départ en mer. « Avant qu’ils ne s’embarquent pour une traversée très risquée, nous devrions pouvoir offrir des conseils à ces immigrants pour qu’ils sachent s’ils peuvent bénéficier d’une protection » en tant que demandeur d’asile, a commenté Otto Schily, ministre allemand de l’Intérieur. Radio France Internationale (RFI) souligne par ailleurs que l’Allemagne estime que l’action des centres, qui devront être humanisés s’ils sont mis en place, doit s’accompagner d’une politique d’aide au développement pour éviter l’exode vers l’Europe et d’une stratégie plus efficace de lutte contre les passeurs. Un avis que partage à moitié le Premier ministre libyen Choukri Ghanem. Il a déclaré au journal italien Corriere della Sera qu’il était contre « les immigrés illégaux dans des camps dans certains pays », mais qu’il fallait aider les candidats à la migration « à rester où ils habitent, en favorisant la création d’emplois. »

La Grande-Bretagne est restée plutôt discrète sur cette proposition, bien qu’elle soit favorable à une solution qui éviterait les noyades en série lors des traversées. D’aucuns estiment que la réserve du Premier ministre britannique Tony Blair est due à la mauvaise expérience du camp de transit français de Sangatte (Nord-Ouest), fermé depuis 2002 après un accord franco-britannique. Mauvaise expérience, car les migrants se servaient du centre comme passerelle pour se rendre en Angleterre. Une expérience qui avait causé des tensions entre Londres et Paris.

Paris dit un « non » ferme aux centres

Parce que la France a elle-aussi gardé un souvenir peu reluisant de cette période (le camp est resté ouvert trois ans), elle s’est vivement opposée à la construction de nouveaux centres. « Nous ne voulons pas accepter des camps ou des centres de quelque nature que ce soit », a souligné le ministre français de l’Intérieur. Une source française a averti, dans un entretien accordé à l’Agence France Presse (AFP), que « faire des camps reviendrait à recréer Sangatte et la ligne Maginot avec des effets pervers, notamment des éventuels recrutements terroristes, des dérives mafieuses et des trafics dont les premières victimes seraient ces populations défavorisées ».

Côté espagnol, José Antonio Alfonso, le numéro deux du gouvernement, précise : « Nous ne soutiendrons pas un projet qui ne respecterait pas l’aspect humanitaire et les droits de l’Homme ». Ce qui en soit pourrait laisser entendre que si des centres étaient construits et que les critères humanitaires y étaient assurés, il n’y aurait peut-être plus d’opposition. D’autant plus que l’Espagne est aussi un pays prisé par les Africains candidats à l’exil.

La Tunisie, les ONG et une partie de l’Italie contre

D’une seule voix, la France et l’Espagne considèrent qu’il n’appartient pas à l’Europe seule de décider de la création de centres. Il faut, selon eux, que le Haut commissariat des Nations Unies aux réfugiés et les organisations non gouvernementales aient un rôle de premier plan à jouer. Ils proposent toutefois une alternative, celle des « points de contact où les migrants pourraient obtenir de l’information sur leurs droits et leur entrée potentielle dans l’Union », explique RFI. Une idée qui n’est sans rappeler celle d’Otto Schilly et laisse peut-être là un point de négociation commun pour le sommet de début novembre.

La Tunisie et quelques organisations non gouvernementales, comme Amnesty International, ont aussi fait part de leur opposition au projet germano-italien, de même qu’une partie de la rue italienne. L’AFP rapporte qu’à la veille de la rencontre du G5, « 1 500 personnes avaient défilé dans le centre de Florence pour clamer leur hostilité au racisme et affirmer que ‘personne n’est clandestin’, en italien, en anglais et en arabe ». Le jour d’ouverture des discussions, des centaines d’âmes distribuaient des tracts sur lesquels on pouvait lire : « Des camps, des menottes, voilà notre démocratie. »