Polémique au Maroc : les évangélistes sont-ils une menace ?

Environ 800 évangélistes de l’église baptiste américaine auraient sillonné discrètement les villes et villages du Maroc depuis plus de dix ans pour convertir la population. Ses missionnaires sont aujourd’hui au cœur d’une polémique. Les Eglises reconnues officiellement, qui jusque-là avaient gardé le silence, regrettent les actions souterraines menées par les fondamentalistes chrétiens et expliquent qu’il ne faut pas faire d’amalgames. Le Pasteur Jean-Luc Blanc, officiant à Casablanca, recadre le débat.

Par Smahane Bouyahia

Le prosélytisme n’est pas pratiqué par les églises officielles du Maroc. A l’inverse des missionnaires chrétiens, venant de tous horizons mais particulièrement d’Amérique du Nord, qui viennent prêcher la « bonne parole » dans le pays. Des religieux qui dérangent, comme en témoigne l’actuelle controverse soulevée par une partie de la classe politique et quelques médias chérifiens. Interview de Jean-Luc Blanc, Pasteur à la paroisse protestante française de Casablanca, qui recadre les faits face à la polémique et défait les amalgames. Pour lui, les fondamentalistes évangélistes sont des personnes qui prêchent clandestinement, contrairement à l’Eglise Evangéliste officielle dont le culte est reconnu par l’Etat marocain.

Afrik.com : En tant que protestant vous appartenez à l’Eglise évangélique du Maroc. Qu’est ce qui vous différencie des missionnaires évangélistes au centre d’une polémique dans le pays ?

Pasteur Jean-Luc Blanc :
Quand l’Eglise réformée de France au Maroc a décidé de ne plus avoir de succursale dans les anciennes colonies, l’Eglise protestante du Maroc a choisi de rester et de se faire appeler Eglise évangéliste du Maroc. Une appellation qui remonte donc à la fin du protectorat français. Mais à l’époque, la « révolution Bush » n’existait pas. Aujourd’hui, le terme « Evangéliste » a été récupéré par les fondamentalistes américains. Le protestantisme marocain se retrouve donc avec deux positions : d’un côté, l’Eglise Evangéliste avec son statut officiel, de l’autre la position des missionnaires évangéliques plus sectaires.

Afrik.com : Nombreux sont ceux qui font l’amalgame entre les deux. N’envisagez-vous pas de mesures pour éviter toute confusion?

Pasteur Jean-Luc Blanc :
Effectivement, pour éviter tout amalgame, nous avions envisagé de changer de nom. Mais vous savez, au Maroc, il est assez difficile faire ce genre de démarche, d’autant plus que notre statut est déjà établi depuis fort longtemps, comme je viens de vous le dire. Nous essayons de faire entendre au peuple marocain que nous n’entretenons aucune relation institutionnelle avec les fondamentalistes. Les missionnaires n’ont aucun contact direct ou indirect avec l’Eglise Evangéliste du Maroc. Ils ne font pas parti du conseil œcuménique des Eglises. Et nous nous refusons, pour notre part, à faire du prosélytisme.

Afrik.com : La presse marocaine, fait étalage du nombre de Marocains convertis au christianisme. De qui s’agit-il vraiment ?

Pasteur Jean-Luc Blanc :
Oui, effectivement, nous avons un certain nombre de Marocains, anciennement de confession musulmane[[<*>L’article 6 de la Constitution marocaine stipule que « l’Islam est la religion de l’Etat qui garantit à tous le libre exercice des cultes », en d’autres termes, l’écrasante majorité des Marocains sont musulmans. Les autres religions monothéistes sont admises. Le code pénal ne prévoit pas de sanctions à l’encontre d’un Musulman qui se convertit au christianisme ou à toute religion révélée.]], qui se sont convertis au christianisme. Mais contrairement à ce qui est rapporté par la presse marocaine, les profils sont totalement différents. La plupart des convertis sont, chez nous, des intellectuels, ou plutôt des personnes appartenant à la classe aisée, les intellectuels se retrouvent parmi les nombreux universitaires, les professeurs, les chercheurs aussi. Des personnes difficilement influençables. Les fondamentalistes chrétiens prêchent plutôt parmi les personnes appartenant à des milieux défavorisés, ils exploitent la faiblesse et les besoins d’autrui pour pouvoir les convertir.

Afrik.com : Le Maroc est-il réellement une cible privilégiée pour les missionnaires ?

Pasteur Jean-Luc Blanc :
Là encore, il ne faut pas tout confondre, certains journaux ont annoncé des chiffres exubérants tels que 40 000 convertis par le prosélytisme des fondamentalistes chrétiens. Le nombre réel se situerait plutôt dans une fourchette de 800 et 1 000, soit 0,025% de la population marocaine. Mais il y a dix ans de cela, il n’y en avait que la moitié. Selon mes sources, les missionnaires obtiennent très peu de résultats.

Afrik.com : Il y a quelque mois, le groupe du parti de l’Istiqlal a interpellé Ahmed Taoufiq, ministre des Habous et des Affaires islamiques sur le phénomène d’évangélisation. Qu’en avez-vous pensé?

Pasteur Jean-Luc Blanc :
Je n’ai pas compris pourquoi le groupe istiqlalien a interpellé le ministre des Affaires Islamiques et des Habous sur ce sujet. Les Eglises au Maroc ne dépendent pas de lui, mais du Département des Affaires Intérieures. Le rôle de Ahmed Toufiq, un homme très cultivé, n’est pas de gérer les Eglises, mais les mosquées. D’ailleurs il s’est refusé à tous commentaires.