Philippe-Henri Dacoury-Tabley « démissionné » par l’Uemoa

Philippe-Henri Dacoury-Tabley, le gouverneur de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), a été contraint à la démission par la conférence des chefs d’Etat de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) qui s’est tenue ce samedi au Mali. Il est accusé de ne pas avoir appliqué les décisions du conseil des ministres de l’institution qui reconnaît la seule signature d’Alassane Ouattara, le président élu selon la commission électorale ivoirienne.

Le sommet de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) a réclamé et obtenu ce samedi, au Mali, la démission du gouverneur de la Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Bceao), l’ivoirien Philippe-Henri Dacoury-Tabley. Préoccupée « par l’impact de la non application effective » des décisions du conseil des ministres du 23 décembre 2010, indique le communiqué final lu par le président de la commission de l’Uemoa Soumaïla Cissé, « la conférence a pris acte de la démission » de l’Ivoirien du poste de gouverneur de la Bceao. Après avoir confirmé qu’il avait été poussé à la démission, Philippe-Henri Dacoury-Tabley s’est dit « profondément attristé pour l’institution » qu’il avait servi pendant 35 ans. « Je pense, a-t-il ajouté, qu’il y avait mieux à faire que ce qui a été fait. Je reste attaché à cette institution, je crois en l’union monétaire et j’espère que les jours à venir ne seront pas sombres pour notre union ».

Jugé complice du camp Gbagbo

Le départ du gouverneur de la Bceao, nommé par Laurent Gbagbo, n’est pas une surprise. Il lui est reproché par Alassane Ouattara, le président déclaré élu par la commission électorale ivoirienne, de ne pas avoir appliqué les décisions du conseil des ministres de l’Uemoa. L’institution monétaire, qui le reconnaît comme le président légitime de la Côte d’Ivoire, avait indiqué que seule la signature d’Alassane Ouattara était valable auprès de la banque centrale. Cependant, l’administration du président sortant Laurent Gbagbo aurait continué à effectuer des décaissements sur le compte de la Côte d’Ivoire. Plus de 80 milliards, selon des sources concordantes au sein de l’Union. Commentant la démission de l’actuel gouverneur de la Bceao, Guillaume Soro, le Premier ministre représentant Alassane Ouattara au sommet, a indiqué que « c’est tout à son honneur parce que la situation était devenue intenable à la Bceao ». Interrogé sur l’implication du camp Ouattara, qui avait la possibilité de réclamer le départ du gouverneur, le responsable ivoirien a fait valoir que «c’est un huis clos des chefs de l’Etat ». «Ce n’est pas à moi de dévoiler les délibérations d’un huis clos », a-t-il ajouté.

Alassane Ouattara a été invité par les chefs de l’Etat de l’Uemoa à nommer un nouveau gouverneur à la Bceao. L’intérim sera assuré à la tête de l’institution par le Burkinabè Jean-Baptiste Compaoré, l’actuel vice-gouverneur de la Bceao. « Nous repartons satisfaits de savoir que le poste de gouverneur demeure propriété de la Côte d’Ivoire qui doit proposer le nouveau gouverneur », a déclaré Guillaume Soro. Il s’est également réjouit que l’Uemoa ait confirmé « la signature du président Alassane Ouattara sur les comptes de l’Etat de Côte d’Ivoire ».

Philippe-Henri Dacoury-Tabley : « Nos agents ont travaillé dans un climat d’hostilité »

Le gouverneur sortant de la Bceao a tenu pour sa part à se défendre. « L’action concernant la signature au sein de la banque centrale des nouvelles autorités a rencontré des difficultés majeures liées à la situation sécuritaire et au fait que le pouvoir en place détient toujours l’ensemble des rouages de l’Etat », a affirmé ce samedi Philippe-Henri Dacoury-Tabley. « Dans ces conditions, il était parfaitement impossible à la banque centrale d’appliquer la totalité des décisions qui ont été prises par le conseil des ministres à Bissau ». L’Ivoirien a estimé qu’il avait informé l’Uemoa, dont dépend la banque centrale, de la situation. « J’ai régulièrement rendu compte des difficultés rencontrées par l’institution dans l’application des décisions de Bissau […] dans l’espoir que le conseil des ministres aurait donné des instructions nouvelles et des orientations et un soutien nous permettant d’aller plus loin dans l’application des mesures de Bissau. Ce qui n’a pas été le cas. »

En outre, selon lui, la non application de ces mesures aurait été mal perçue. « Cette difficulté rencontrée a fait croire à beaucoup que la banque centrale refusait d’appliquer les décisions de Bissau. Mais nos agents ont travaillé dans un climat d’hostilité qui a fait qu’ils n’ont pas pu mettre en œuvre ces décisions ». Et d’ajouter que ses interlocuteurs en Côte d’Ivoire, «l’ensemble de l’administration du Trésor, de la douane, des impôts, continuent d’être entre les mains du gouvernement sortant ». Pour le gouverneur démissionnaire de la Bceao, son départ est lié à « l’incompréhension de (ses) explications, (…) au fait que les uns et les autres n’arrivent pas à bien saisir ce qui s’est réellement passé (…), au fait que la politique a tendance à être introduite à la banque centrale ».

Le gouvernement de Laurent Gbagbo a rejeté samedi « la démission forcée » de Philippe-Henri Dacoury-Tabley qui figure sur la liste des sanctions de l’Union européenne. Certains proches du président sortant ont évoqué ce samedi la possibilité pour la Côte d’Ivoire de sortir de la zone Uemoa. Il y a quelques semaines, ils avaient envisagé de doter leur pays de sa propre monnaie.