Peau claire à tout prix

Pour plaire aux hommes, rien n’est assez dangereux pour les Congolaises. Afin de répondre aux critères de beauté en vogue et puisque les mâles préfèreraient les peaux claires, 90% des femmes des milieux urbains utilisent des produits cosmétiques à base de corticoïdes et d’hydroquinone, au mépris du danger pour leur santé.

Par Kambale Juakali

La radio et la télévision seraient-elles à la base de l’utilisation abusive, par les femmes congolaises, des produits cosmétiques qui dépigmentent la peau ? Le président de la Haute Autorité des Médias, Modeste Mutinga, en est certain. Mardi dernier, sur la base de plaintes des auditeurs et des téléspectateurs, il a interpellé les fabricants des produits incriminés, les agents de l’Office Congolais de contrôle chargé d’en surveiller la conformité avec les normes congolaises, ainsi que les chaînes de radio et de télévision qui en font une large publicité.

« Tirant profit de l’avantage qu’offre le support audiovisuel sur une population en majorité analphabète ou semi-lettrée, les entreprises fabriquant les produits de beauté se sont ruées sur la radio et la télévision pour vanter les mérites, vrais ou supposés, des crèmes, lotions, et autres laits éclaircissants sans tenir compte de leurs effets nocifs sur la santé des consommateurs et sans prévenir ces derniers du danger qu’ils encourent », explique-t-il. Le danger tiendrait donc à l’ignorance des utilisatrices.

Les fabricants plaident non coupables

Les produits incriminés se vendent partout dans le commerce général et en dehors des pharmacies. Fabriqués localement à Kinshasa par des commerçants indo-pakistanais, ils ont la particularité d’être meilleur marché que les produits pharmaceutiques pour le traitement de la peau. Les représentants des fabricants ont plaidé non coupables, prenant à témoin l’Office Congolais de Contrôle, qui surveille de près la qualité de leurs produits. Moi Bongoma, qui travaille dans le service marketing de l’une de ces entreprises, estime que la production est fonction de la demande des consommateurs. « Nous sommes fabricants et il y a un marché favorable, analyse-t-il. Quant à l’accusation qui nous est faite de vendre des produits nocifs, nous répondons que nous subissons le contrôle de l’OCC qui fixe le taux d’hydroquinone à ne pas dépasser. »

Il n’y a pas que les médias et les fabricants des produits qui soient en cause. Les services publics ont également une grande part de responsabilité dans la mesure où ce sont eux qui fixent les normes techniques aux fabricants et contrôlent la qualité des produits. Pour Antho Kabamba, chimiste et directrice à l’Office Congolais de Contrôle, le pays ne possède pas de normes propres. Ce qui fragilise le pouvoir de contrôle de l’OCC. Mme Kabamba propose même « l’interdiction pure et simple de la fabrication de tous les produits cosmétiques à base de corticoïdes et d’hydroquinone ».

Fléau continental

Quant au Dr Lola Kisanga, professeur à l’université de Kisangani, il a démontré la nocivité de tous ces produits qui dépigmentent la peau des femmes noires au mépris des conséquences sur leur santé. « Les femmes qui utilisent ces produits développent des lésions locales sur la face, les bras ou les jambes et d’une manière générales sur les parties découvertes. La cortisone qui est contenue dans les produits fait partir la couche cornée de l’épiderme, entame le derme et parfois même l’hypoderme qui est la troisième couche de notre peau. Vous n’imaginez pas la gravité des dégâts sur la santé : le cancer et même la mort. Les radios et les télévisions, par des spots publicitaires ou des allusions indirectes aux produits dépigmentant font la part trop belle aux services de marketing des entreprises. »

Le fléau n’est pas que congolais. C’est apparemment toute l’Afrique noire féminine qui a mal à l’épiderme. D’où cette course effrénée des jeunes femmes congolaises vers une peau plus claire. Les femmes métisses auraient, semble-t-il, plus de chance d’accrocher les hommes que celles à peau d’ébène. Selon une étude faite par l’ONG « Femme et Famille », environ 90% de femmes, en milieu urbain, utilisent des produits pharmaceutiques pour rendre leur peau plus claire. Mme Catherine Mayele, journaliste, avoue avoir certaines fois recouru aux produits pharmaceutiques pour se faire éclaircir la peau, mais elle a dû vite arrêter, dit-elle, quand elle a remarqué « que la peau se dégradait dangereusement ».

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