En demi-teinte : le marché français de l’ethno-cosmétique

Ethno-cosmétique : un néologisme un peu barbare pour qualifier les produits spécifiques aux femmes noires ou métisses. Si aux Etats-Unis ce secteur a pris ses droits il y a bien longtemps, son succès apparaît encore mitigé en France. Aux côtés de nombreuses marques de bazar, quelques grands noms se partagent cette niche de marché qui tend – tout de même – à se développer.

Rue de Clignancourt à Paris, dans une boutique afro tenue par des Indiens. Pour être évasive, l’étiquette n’en est pas moins prometteuse :  » Evite l’apparition de pellicules, de boutons, de crevasses, régénère, stimule la circulation du sang « … et bien d’autres choses encore. Cette crème à tout faire à la  » formule améliorée « , au nom inconnu de Dermaclear of Belgium, ne surprend personne. Tout comme ces dix ampoules  » à l’extrait pur de placenta «  qui, pour la modique somme de 35 francs français, prétendent apporter souplesse et brillance à la chevelure. La photo engageante du mannequin noir figurant sur l’emballage semble confirmer. On ne saura rien d’autre, ni du placenta, ni de l’origine du produit. Sauf que, selon le vendeur, ces produits spécifiques aux peaux noires s’adaptent aussi bien aux peaux blanches…business is business !

De Barbès à Strasbourg-Saint-Denis – deux quartiers à forte population immigrée -, la capitale française abrite de nombreux petits commerces où se bousculent des produits cosmétiques destinés aux peaux noires. Entre ignames et boubous, on trouve de tout. Lait éclaircissant, défrisant sans soude, fluide magique réparateur de teint, rayons entiers de longues perruques raides. Le tout un peu poussiéreux, un peu emballé à la va-vite. Ces articles, d’un rapport quantité-prix à toute épreuve portent des noms largement anglo-saxons. Une fois sur deux, ils se dispensent de notice française ou d’indications sur la composition exacte du produit. Or beaucoup d’entre eux sont réputés dangereux, comme les crèmes à base d’hydroquinone, dont l’usage doit se faire sous contrôle médical, ou comme les fers à défriser pour enfants.

Un marché ghetto

Une fois passé l’exotisme des lieux , un léger malaise s’installe. La foule de marques telles que Miss USA, Kerdony, Darling ou Goldy’s, introuvables dans les instituts de beauté classiques, donne à ce marché des allures de ghetto. Pis encore, lorsque des marques célèbres apparaissent dans l’étal. Exemple : un pot de 500 g de crème défrisante pour 26 francs seulement sous l’étendard…Revlon.  » Ces articles se baladent, des Etats-Unis à l’Afrique puis en Europe. Ils ne respectent ni les lois d’entrée, ni les conditions d’hygiène « , s’insurgeait M. de Nedde, directeur commercial Europe de L’Oréal, au cours d’une journée de prévention sur l’ethno-cosmétique, en avril dernier à Drancy près de Paris.

 » Ces magasins sont une honte pour nous, les femmes noires. Leurs produits sont nocifs, la plupart sont des contrefaçons, renchérit cette animatrice de la marque américaine Naomi Sins dans un grand magasin parisien. Leurs distributeurs peu scrupuleux profitent d’une clientèle africaine qui a peu de moyens et qui n’est pas éduquée.  »

Ils ont la dent dure, ceux qui figurent sur l’autre marché, celui des marques plus onéreuses, et dont les produits accèdent aux grands magasins aussi spécialisés qu’aseptisés tels que Patchouli ou Sephora en France. On y trouve Fashion Fair, créée en 1936, Naomi Sins, du premier mannequin noir américain en 1986 et plus récemment la ligne du top-model Iman. Les produits sont testés aux Etats-Unis, puis testés à nouveau en France en laboratoire. Enfin, le maquillage spécifique aux peaux noires reste le parent pauvre de l’ethno-cosmétique.  » En Europe, nous apparaissons encore comme des laissés-pour-compte, explique le médecin d’origine ivoirienne Khadi Sy Bizet. C’est un paradoxe car nous sommes de grandes consommatrices de maquillage. « 

Une clientèle à ne pas négliger, en effet, puisqu’on estime la population d’origine africaine en France à neuf millions de personnes. D’autant que le métissage croissant des sociétés occidentales, ainsi qu’un plus grand pouvoir d’achat des femmes noires installées depuis plusieurs générations pourraient bien changer encore la donne dans les années à venir. L’argument commence à être entendu par les marques les plus prestigieuses : la firme Gianni Versace serait en passe de sortir sa ligne spécifique, promue par son égérie Naomi Campbell…

– Mars 2000